Les commentaires sur le Dokkodo

dokkodo

Un commentaire est une explication qui voyagerait à dos d’âne.

Avant-propos

Le Dokkodo est une surprise. Il est court et lorsqu’on déroule le parchemin, le lecteur peut voir d’un seul coup d’œil les 19 recommandations de Musashi. Il s’agit d’un condensé, d’une précipitation, d’une réduction. Avec ses phrases réduites à nous éviter des peines et des impasses, Musashi peint un paysage fait d’épines et de chardons, de graviers et de rochers, pour mieux nous indiquer où attend la rose, où passe le chemin. Il ne dit rien de la Voie ; il tait sa manière ; il nous laisse entendre son silence. (…)

Ne pas contrevenir à la Voie immuable à travers les temps.

La Voie immuable, Dokkodo 1

Pour le pratiquant, il est donné de pénétrer la Voie des arts martiaux avec l’aide d’un maître et d’avancer dans l’esprit de son temps. Je me souviens de l’esprit avec lequel on entrait dans le dojo au début des années 70. Depuis, sans avoir quitté l’espace du dojo, j’ai assisté à l’évolution des pratiques. (…)

Toujours de l’avant, Dokkodo 1.2

La Voie immuable renvoie à l’expression « l’esprit immuable », fudoshin. Cette expression est développée par Takuan et étudiée par Yagyu Munenori. Nous la retrouvons ici sous le pinceau de Musashi avec un angle différent. La Voie est un parcours, un tracé, une manière. (…)

Voir dans l’actuel tous les précédents, Dokkodo 1.3

Comprendre cette phrase passe par saisir son contraire aussi. Qu’est-ce donc que « Contrevenir à la Voie immuable à travers les temps » ? On peut défaire « l’immuable Voie à travers les temps » en comprenant que la Voie déchoie depuis son origine. (…)

A nos premiers amours, Dokkodo 1.4

Dans la formulation de la première exhortation du Dokkodo, telle qu’elle est traduite en français, la personne à qui s’adresse Musashi disparaît dans l’utilisation de l’infinitif. On aurait pu mettre « Ne contreviens pas … » ou « Tu ne contreviendras pas … ». (…)

Le je-ne-sais-quoi du vieux maître, Dokkodo 1.5

Discerner les Voies particulières, générales ou sans nom, serait agir en scribe. Musashi s’adresse en homme du sabre à des hommes de sabre. Pour ma part, je ne tiens pas à discriminer mais à porter témoignage. En novembre 2002, j’étais invité à la maison du 10e soke et j’accompagnais le futur 11e soke. (…)

Éviter de rechercher les plaisirs du corps.

La recherche de plaisirs, Dokkodo 2

Miyamoto Musashi a écrit ce texte pour un public de samouraï, voire d’élèves, des individus engagés dans la Voie du Sabre. Ces personnes sont sensées avoir parcouru une voie âpre, avoir surmonté des épreuves, avoir traversé maintes ascèses. (…)

Le sel de la Voie, Dokkodo 2.2

Musashi écrit à la phrase précédente : « Ne pas … » et commence la ligne suivante par « Éviter … » Je comprends qu’il y a un degré différent d’évitement entre les deux injonctions. Éviter signifie pouvoir ou devoir faire sous certaines conditions, exemple : éviter de manger entre les repas. Cela n’implique pas une défense totale de manger entre les repas. (…)

Eviter de rechercher, Dokkodo 2.3

Il peut sembler étrange que Musashi nous conseille d’ »éviter de rechercher … » Il suggère qu’il y a des recherches qui ne sont pas bénéfiques pour l’homme de sabre. Il y aurait des genres différents de recherche. (…)

Eviter-plaisirs, Dokkodo 2.4

Dans cette sentence, nous voyons associés les idéogrammes « éviter » et « plaisirs ». Je voudrais souligner le lien qui unit les deux dans la pratique des arts martiaux. Il existe un intérêt et une satisfaction à se soumettre à la discipline des arts martiaux. (…)

Rechercher par le corps, Dokkodo 2.5

J’aime lire les textes et voir les choix qui se sont offerts à l’auteur. Pour cela, je recours à la trituration comme mode d’élaboration de la pensée. J’emprunte cette manière de voir à Yoko Orimo, spécialiste de Dogen, celui qui introduisit le Zen Soto au Japon après l’avoir étudié en Chine. (…)

Être impartial en tout.

Être impartial en tout, Dokkodo 3

L’impartialité est la qualité d’un jugement libre de tout esprit partisan et éclairé sur le sujet traité. Or il est très difficile dans les arts martiaux d’avoir une vue de son art dans sa totalité. Il faut de nombreuses années pour saisir toutes les techniques martiales d’une école qui sont sensées armer le pratiquant contre toutes les situations. (…)

Travailler au tout, Dokkodo 3.2

Pour être impartial, il est nécessaire d’avancer de manière équilibrée comme on répartit la charge d’un sac à dos. Il faut savoir caler et équilibrer les poids respectifs de nos constituants, visibles et invisibles. (…)

La disparition du buffle, Dokkodo 3.3

Être impartial est une condition pour que notre sabre soit libre. Notre sabre sera libre si nous nous affranchissons de notre ignorance. Celle-ci cessera par l’accès à la maîtrise. S’efforçant à l’impartialité, l’élève suit le cours de la leçon du maître, pas à pas dans les pas du maître, quand ce dernier dispose dans l’instant d’un accès à la somme de son savoir. (…)

Le Parti Narcisse, Dokkodo 3.4

L’élève parcourt sa propre voie. La compréhension du tout lui échappe et cependant, il peut aspirer à une impartialité s’il comprend la nature de la Voie de l’élève. Il est astreint à parcourir le chemin tracé par son maître, pour que chapitre après chapitre, passant de station en station comme autant de passions, il achève son tour du métier et revienne à son départ, neuf d’une compréhension nouvelle. (…)

L’esprit résolu, Dokkodo 3.5

Il existe une impartialité du sabre. Lorsque nous manions le sabre, quand nous avançons vers l’ennemi, Musashi nous recommande d’avoir à l’esprit de le pourfendre. Si nous ne sommes pas prêts à agir ainsi, alors mieux vaut suspendre le geste et quitter la scène. (…)

N’être jamais cupide durant toute la vie.

La course de l’anti-poulet, Dokkodo 4

Par cette recommandation au goût très moral, Musashi nous pose une question  : « Que faire ou qu’être au cours de toute la vie ? » ou bien encore « Sur quelle constance édifier sa vie ? » La Voie des arts martiaux, celle particulièrement du budo, est bordée par les autres Voies humaines, Voie du Prêtre, Voie du Marchand, Voie du Médecin, Voie de l’Artiste, etc. (…)

Le courage de penser, Dokkodo 4.2

Un homme de sabre doit être courageux. C’est le moins qu’on puisse attendre de lui. Or Kano sensei énonce : « Le courage, c’est faire ce qui est juste. » (…)

Le prix du sang, Dokkodo 4.3

Noro sensei avait dit un jour que « la tradition japonaise est la fidélité« . Kong Zi écrivait que l’homme se définit par ses relations. En clair, je suis par mon lien à l’autre et aux autres. Être cupide est une ambition tournée vers la poursuite de la fortune d’où qu’elle vienne. (…)

Du mauvais maître, Dokkodo 4.4

L’homme de sabre étudie les techniques et les stratégies qui confortent et renversent les rapports de force. Il engage le duel et livre la bataille avec l’avantage d’être un professionnel de l’accès au pouvoir. Ses compétences sont mises au service du Prince, du roi ou parfois du rebelle. (…)

Un doigt suffit pour désigner la montagne, Dokkodo 4.5

L’expérience du dojo me fait comprendre cette phrase comme une prévention contre la tentation de fuir l’épreuve et de courir à l’accumulation, l’encore plus, cette boulimie de techniques, d’élèves et de disciplines. (…)

N’avoir aucun regret dans les affaires.

La Grande Affaire, Dokkodo 5

L’homme auquel s’adresse Musashi est un étudiant de la Voie du sabre. Il est celui qui s’engage dans le keiko, entraînement, de telle manière que ce keiko le transforme en retour. Il s’agit d’une ascèse, d’une forge, d’une reformulation de lui-même au point qu’il puisse rencontrer Musashi, de corps à corps, d’esprit à esprit, de lame à lame. (…)

La troisième erreur, Dokkodo 5.2

Faire une erreur est une erreur.Ne pas le reconnaître en est une deuxième.Ne pas l’étudier en est une troisième. Pour une personne engagée dans la Voie du sabre, tout est sujet d’étude. (…)

L’insoutenable légèreté, Dokkodo 5.3

Comprendre un terme signifie parfois saisir ce qui le sépare de son contraire, de son opposé, de son voisin. Qu’est donc le contraire du regret ? Une élève d’un maître Zen dit à un lettré en visite au temple : « Dites-moi avec quel esprit vous mangez ce gâteau et je vous l’offrirai. » (…)

Doit-on regretter le geste d’Alexandre ? Dokkodo 5.4

Avoir des regrets en affaires signifie porter un jugement sur elles et déterminer leur portée, maintenant que notre action est achevée. Cela implique aussi que nous estimons que cette action s’est refermée sur elle-même et que l’affaire n’a plus cours. (…)

Muto, le sans sabre, Dokkodo 5.5

Le dojo est un lieu contradictoire où se côtoie la stabilité d’une maison jo et le mouvement de la Voie do. C’est en résolvant cette contradiction par le corps et l’esprit que l’homme de budo avance dans son étude. (…)

Ne jamais jalouser autrui en bien ou en mal.

Via liberalis, Dokkodo 6

La Voie des arts martiaux, le budo, est difficile. En escalade, on lui donnerait du 7c. Alors les voies de sortie sont nombreuses qui permettent d’y échapper. Que l’on échappe à une voie pour cause de chute de pierres ou de neige ou de glace est sain. (…)

Soirie, Dokkodo 6.2

Jalouser en bien est simple. Il suffit de voir une personne réussir sur un chemin et vouloir l’empruntrer. Voir une personne avancer par la connaissance des katas et vouloir suivre la voie des katas, cela même est une errance. (…)

Le sans-peine, Dokkodo 6.3

La jalousie est éminemment créative lorsqu’il s’agit d’expliquer en quoi ce que possède autrui nous est injuste, en quoi ce qui lui revient nous appartient par nos mérites propres, que nous vivons méconnus dans ce siècle et que nous craignons que les suivants ne soient pires. (…)

Sans cause ni condition, Dokkodo 6.4

L’élève désire progresser. Il a pour ambition de comprendre son art, posséder un savoir-faire, exercer une expertise. Sur la Voie des arts martiaux, il faut du temps et encore du temps pour atteindre le niveau suivant. Passer d’une étape à l’autre nécessite un effort constant sur plusieurs années ou décennies sous la conduite d’un maître expérimenté. ()

La Voie est l’ombre de nos semelles, Dokkodo 6.5

Il existe des causes et des conditions pour avancer dans l’art martial, notamment dans l’art du sabre. Il faut un enseignant qualifié, un enseignement éprouvé par la vie du fondateur, des élèves ayant en commun leurs efforts., une communauté en somme.()

Ne jamais être attristé par toutes séparations.

La leçon est une rencontre qui nous poursuit. Dokkodo 7

A l’instar de celui qui voue sa vie à la recherche, particulièrement dans le budo, nous devons aborder toutes les rencontres avec attention, circonspection et intérêt. Un nouveau partenaire, un nouvel adversaire, un combat de plus, sont autant de leçons. Parfois, nous trouvons un maître, d’autre fois un condisciple. ()

Unité des 3 temps, Dokkodo 7.2

Cette injonction est très directe et elle est au cœur de la tenue du sabre. Musashi nous enjoint de poser notre regard avec attention. Si nous devions considérer avant tout les séparations et nous en attrister, nous donnerions une prééminence à ce qui est passé ou vient juste de se passer ; ou alors à ce qui va advenir de notre rencontre actuelle en nous faisant entrevoir une perte regrettable. ()

Trancher le tissu d’illusions avec joie, Dokkodo 7.3

Le propre du sabre est la séparation. Le propre du bâton est la transmission. Lorsque l’on abat le sabre, « avec à l’esprit la volonté de trancher » comme le précise Musashi, la lame sépare les chairs, le vivant du mort, l’ami de l’ennemi, le bien du mal. Son maniement implique de distinguer. ()

La face de macaque et le cri du cormoran, Dokkodo 7.4

La tentation nostalgique a toujours existé dans les disciplines traditionnelles. Elle en constitue une coquetterie. « Les maîtres maîtrisaient mieux, les tranchant tranchaient plus, les élèves s’élevaient plus haut. » La dérive qu’elle représente est un déviationnisme rampant qui cache son nom, prêt à sucer la moelle du brave peuple étudiant, aspirant goulûment le sang des prolétaires des dojos, des serfs de toutes les taches, des victimes consentantes de tous les sacrifices. ()

Libres au cœur du seiho lui-même de la tristesse elle-même, Dokkodo 7.5

Le premier niveau des arts martiaux est la contrainte. On contraint l’autre à faire ce qui n’est pas l’expression de sa volonté. Le deuxième niveau est celui de la prise en main. On prend en main la volonté de l’autre afin qu’il fasse ce qui n’est pas l’expression de son jugement. Le troisième niveau niveau est celui de l’entente. On entend mutuellement ce qui est un bien commun, dépassant l’individuel, le particulier, parfois le général. Il est aisé par la technique de contraindre l’Autre et de lier ses membres et son corps. Si on ne ligote que les animaux, alors faire de l’asservissement d’autrui un art est un dévoiement des relations humaines. Ma relation à l’autre ne peut se fonder sur sa sujétion. ()

N’éprouver aucune rancune ou animosité vis-à-vis de soi ou des autres.

Le maître du feu, Dokkodo 8, Miyamoto Musashi

Lorsque nous nous mettons au keiko, sabre en main, il nous fait mobiliser notre énergie et avancer vers la maîtrise, reconnaître les erreurs et nommer nos défauts. Il nous faut de la pugnacité dans la rencontre, de la clarté de vue dans le face-à-face, du tranchant dans le jugement de ce que nous pouvons et faisons en ce jour et durant cette heure. ()

L’ardeur à l’étude et au combat, Dokkodo 8.2

Musashi s’adresse à des élèves, à des pratiquants de sabre et plus généralement à des adeptes des arts martiaux. Ce public spécialisé connaît cette voie exigeante qu’est le budo (bu-do, littéralement arrêter la lance-voie/manière). Dans cette étude, on doit concentrer ses forces pour atteindre le niveau le plus avancé, voyager aux confins de nos possibilités, rencontrer l’humain dans ses exemples les plus éminents. Alors, avant de partir à l’aventure, d’entamer le long ruban de la route qui commence à notre porte, d’aller taquiner dragons et autres monstres, nous devons connaître sur quoi repose notre prétention à sortir vainqueur de ces épreuves, indemne de ces combats. ()

Le voyageur voyage léger, Dokkodo 8.3

Une lame propre brille sous le clair de lune ; sous le clair de lune, l’âme propre brille. Face à l’autre ou au Monde ou même à soi, ce que nous voyons témoigne de notre conception de la vie, de notre aptitude à vivre, de l’ampleur avec laquelle nous considérons notre existence. Sous l’angle de la réflexion, notre esprit est occupé par une même chose perçue sous plusieurs aspects. La réflexion est une opération de la pensée qui se saisit d’elle-même, la lumière du monde qui est réverbérée sur la surface de notre conscience ou encore une représentation projetée sur un plan présentant une intersection avec le plan originel. ()

La haute route, Dokkodo 8.4

La « rancune » ou l’« animosité » sont des produits finis, elles sont l’aboutissement de processus où l’un se sent blessé et répond par des sentiments négatifs vis-à-vis de l’origine de la blessure. Ces sentiments ne sont pas créés à partir de rien. La rancune exige qu’une dette soit acquittée, l’animosité pousse à la correction d’un fautif. ()

Le devoirant, Dokkodo 8.5

Musashi écrit pour une personne engagée dans la Voie des Arts Martiaux, dans le budo, au sein d’une koryu. Cet étudiant connaît ses leçons et ses devoirs.  Pour ma part, j’ai résumé les 3 premières conditions de pratique aujourd’hui à : « L’élève doit viser à une amélioration de ses capacités physiques tant de souplesse que d’endurance et de puissance. Il ne s’agit pas de commencer souple, endurant et puissant mais bien de faire le nécessaire afin d’y parvenir… ()

Comment connaître si on ne connaît pas celui qui veut connaître ?, Dokkodo 9

Extrait du site Ars Industrialis de Bernard Stiegler : « La libido, nous dit Freud, est l’énergie qui constitue ce que l’on nomme plus communément l’eros ou l’amour, sexuel ou non : l’énergie de l’amour que l’on porte aux autres, l’amour de soi, mais aussi de l’attachement à un objet ou à une idée. ()

Les héritiers, Dokkodo 9.2

Considérons le budo, le kenjutsu, le jujutsu, tous les arts transmis par les maîtres du passé. Toutes ces connaissances, bien pensées, bien pesées et bien enseignées, sont issues de vies entières de recherche et d’expérimentation, de réussites et d’échecs, de leçons et de vastes plages d’ignorance à parcourir. Elles furent des secrets de métier, des secrets de famille, des tours de mains préservés. Elles furent l’héritage, le trésor et la fierté de lignées de maîtres. ()

La danse des sept voiles, Dokkodo 9.3

Le désir au sens bouddhique du terme est synonyme d’aveuglement. Il est l’attraction que nous pouvons avoir pour une chose, une personne ou une état, tout objet de projection d’un sentiment de manque et d’une possibilité d’assouvissement. Il est avant tout fondé sur l’idée qu’une personne puisse concevoir une autre pour la désirer. Cette conception même est entachée d’erreur car, au sens bouddhique, toute chose est une composition d’agrégats disparates. ()

Devant la face de l’autre, Dokkodo 9.4

L’homme de budo affronte un alter ego. Il s’entraîne seul ou à deux ou plus. Il est face à lui-même, à un adversaire, un ennemi, un maître. Il est toujours devant un être humain. Parce qu’il est mis devant un autre, humain toujours, il est placé devant une énigme à plusieurs dimensions : Qui est l’autre ? Comment avancer face à l’autre, avec ou malgré lui ? Comment vaincre ? Pouvons-nous le vaincre sans nous vaincre ? Sans cesse, nous sommes devant un humain. ()

Préserver le secret de l’enseignement, Dokkodo 9.5

Il m’arrive d’entendre des critiques sur le budo, les koryu, Hyoho Niten Ichi Ryu ou encore Musashi. Cela peine mes élèves parfois. Ce phénomène est encouragé par internet où les intervenants adoptent une conduite à risque comme ces conducteurs agressifs à l’abri derrière le volant de leur grosses voitures, sûrs qu’ils sont de pouvoir fuir en sécurité. Je ne me propose aucunement de répondre à ces mises en cause. Je m’intéresse plutôt au moteur de ces démarches qui est de nous faire réagir, de leur attribuer un temps et un intérêt que nous devrions consacrer à ce qui nous importe justement : le budo, les koryu, Hyoho Niten Ichi Ryu ou encore Musashi. ()

« N’avoir aucune préférence en toutes choses. » Dokkodo 10

L’extrême juste milieu, Dokkodo 10

Lorsque je marche dans la neige et que je me retourne, je suis toujours étonné de voir que les traces que j’ai laissées au sol ondulent vers la droite et vers la gauche, régulièrement pour aboutir à créer un cheminement droit, une fois lissé par la distance. Je suis souvent étonné de cette ondulation que, tous, nous effectuons dans la neige, le sable, la prairie. Et bien sûr, j’ai essayé de comprendre. ()

Se retirer pour croître, Dokkodo 10.2

Lorsque Iwami soke présente notre première rencontre, il aime le décrire ainsi : « Un jour, j’entends de forts coups frappés à ma porte et un cri renouvelé « Tanomo ! Tanomo ! » « Pardonnez mon irruption ! Pardonnez mon irruption ! » Je viens voir le visiteur et ce fut alors que je découvris l’étranger, mon premier élève non japonais, Kouen san (Nguyen Thanh Thien). » En Chine, lorsqu’une personne désirait aller à la rencontre d’un homme remarquable, un maître de la Voie, elle jeûnait 3 jours avant. ()

Le réel, Dokkodo 10.3

Lorsqu’on s’avance pour un combat, on accepte la liberté absolue de l’autre. Il peut attaquer comme il veut : en haut, en bas, à droite, à gauche, en avançant, en reculant. Tout lui est ouvert et il nous revient de le rencontrer en nous ouvrant au danger, en l’acceptant, en le dépassant par notre action. Le débutant commence par ses préférences, ses choix tactiques, ses habilités. L’expérimenté rencontre les préférences de son adversaires et les prends en compte. Le maître est celui qui reconnaît en son adversaire une liberté de choix totale tout en la préservant chez lui-même. ()

De la préférence au choix, un itinéraire, Dokkodo 10.4

Le débutant débute avec ses préférences. Le maître effectue ses choix. Entre les deux, le pratiquant connaît des penchants. Il y a un chemin qui va de l’un à l’autre, un temps qui mûrit l’un en l’autre, une ambition qui guide l’un vers l’autre. Une école d’arts martiaux présente un choix de techniques inspirées par son fondateur et transformées par ses maîtres successifs. ()

Dragon fidèle, Dokkodo 10.5

Il existe de nombreuses options quand on combat. Il est possible de projeter, de frapper, de trancher, de percer, d’immobiliser, d’étouffer, de luxer. Un choix maîtrisé garde toutes ces options ouvertes ; un débutant irait quand à lui progressivement vers une réduction des ouvertures pour finir contraint et soumis au plus avancé. ()

« Ne jamais rechercher le confort. » Dokkodo 11

Le confort et l’élève, Dokkodo 11

Musashi nous fait sa onzième recommandation. Les irritables parleraient d’interdiction. J’entends une prévention. Musashi nous prévient de ne pas nous engager dans un cul-de-sac. Le confort survient quand une personne éprouve de la satisfaction et celle-ci naît, pour l’élève, de la certitude, de la pensée comme possession, comme chose définie, ceinte, contenue par notre esprit. ()

Rencontrer Musashi n’est pas répéter Musashi, Dokkodo 11.2

Le keiko, entraînement, est un temps consacré à domestiquer la technique, à discipliner le corps, à assouplir l’esprit, à s’emparer de l’œuvre de Musashi, à la laisser nous pénétrer. Le keiko bien utilisé apprivoise Musashi mais, ensuite, il nous faut lui rendre sa liberté, son ardeur, sa joie. ()

Le vieux comme renouvellement du neuf, Dokkodo 11.3

Pratiquer les seiho, exercices-techniques, jusqu’à les rendre vivants, est l’enjeu de nos efforts et le signe de la maîtrise. Pour cela, nous devons tendre à voir du neuf dans l’ancien, le jeune dans le vieux. Nous pouvons certainement voir le nouveau dans l’habit du jour mais nous ne ferions que vieillir prématurément la fleur du moment. Nous pouvons nous tourner vers l’ancien pour révérer la pérennité d’un temps révolu mais alors nous emmailloterions la momie de nos propres toiles arachnéennes. ()

La libre virgule, Dokkodo 11.4

Lorsqu’on a travaillé la technique, mémorisé, intégré dans le corps et restitué avec naturel, alors il nous faut encore retravailler à un autre niveau, puis à un autre. A un moment de la pratique, comme de la lecture, il faut interroger la lettre et après l’esprit. Souvent, on recommande de suivre l’esprit plus que la lettre mais ce n’est pas mon cas. J’aime la lettre. Elle est en soi l’esprit et plus. ()

Ne pas être est la question, Dokkodo 11.5

Un étudiant demande un jour au maître : « Pourquoi je vois maintenant et je comprends, alors que rien de nouveau  n’est survenu sinon que je vois et que je comprends. Qu’est-ce qui m’en empêchait avant et qui n’est plus alors même que rien n’a changé ? N’est-ce pas ma peur de comprendre qui me fait craindre qu’après avoir compris, rien ne demeure ? » ()

« Ne jamais rechercher les mets les plus fins afin de contenter son corps. » Dokkodo 12

Du vivant en conscience, Dokkodo 12

Musashi mentionne dans cette phrase l’existence du contentement du corps. Si le corps peut avoir des besoins, il est intéressant de saisir qu’il peut être contenté. Le corps possèderait donc une conscience de sa possible satisfaction. Le contentement n’est pas la satisfaction. Il exprime une joie de parvenir à la satisfaction. Lorsque je pratique, au cours des années d’exercices, je perçois quelque chose qui se ressent au niveau du corps. Mes gestes et mes efforts sont alors guidés par « une conscience du corps » plus que par le passage au travers du tamis de l’esprit et de la conscientisation. Faire du corps une entité pensante est un des enjeu éventuel du budo. J’y vois la raison que tant de disciplines spirituelles orientales et extrême-orientales passent par la maîtrise du corps et ses développements. ()

De l’ordinaire, Dokkodo 12.2

Le corps peut être perçu de plusieurs manières ; il est employé pour autant d’usages. Le corps en tant que substrat de nos activités est nourri afin de fournir une énergie qui nous permet d’accomplir notre destinée, nos ambitions, nos objectifs. Le corps comme lieu et sujet d’apprentissage doit être fourni en expériences nutritives et gastronomiques ; il y a beaucoup à comprendre de l’art d’absorber une part du monde, une part toute d’énergie substantifique. Le corps, irruption d’une conscience dans le monde, se nourrit de vivant et doit s’acquitter d’une dette. ()

De la simplicité comme direction, Dokkodo 12.3

Rechercher le plus fin ne conduit pas à la simplicité. La simplicité peut conduire à la finesse. Lors de mon premier voyage au Japon, un moine bouddhiste me félicita pour mon nœud de ceinture. Il s’agissait d’une ceinture noire sur tenue de judo, en coton, sans fioriture. Il ressentait avec beaucoup d’enthousiasme ma force. J’en étais un peu gêné. Le lendemain, Imaï soke, à qui on avait raconté l’anecdote, regarda mon nœud et me dit qu’il l’appréciait et me demanda qui me l’avait enseigné. ()

Le plus excellent est celui qui s’entraîne lui-même, Dokkodo 12.4

Un mets des plus fins est un trésor pour le maître cuisinier. Sa transformation en maîtrise du sabre est le trésor de l’homme de budo. Il ne faut pas se tromper d’ambition. La fin du premier est le moyen du deuxième. Chacun suit sa voie. C’est bien l’un des pièges du long chemin vers la maîtrise que de suivre une voie de traverse croyant être sur la voie royale. ()

L’outre-pas, Dokkodo 12.5

Il est remarquable que Musashi ne nous dise pas ce qu’il faut rechercher. Comme souvent dans les domaines de la quête, Musashi a recours à une formulation par la négative : « Pour trouver, ne pas faire ceci ni cela. » Il pourrait aussi bien nous indiquer la chose à trouver. Si cette manière était possible, Musashi n’aurait pas besoin de la Voie du sabre. Musashi est parvenu à la maîtrise par le sabre et il nous indique la voie à suivre, la sienne. ()

« Ne jamais s’entourer, à aucun moment de la vie, d’objets précieux. » Dokkodo 13

Reconnaître le précieux, Dokkodo 13

Celui qui pratique les arts martiaux apprend à entrer dans le conflit, à s’y maintenir et à en sortir. Cette traversée est dangereuse. Chacune des 3 étapes possède ses propres écueils. Elles sont toutes trois étudiées dans les seiho, où l’on s’avance, on se confronte et l’on se retire. Ce voyage se fait par le corps, par l’esprit et par le sabre. ()

Hors la horta, Dokkodo 13.2

Les définitions – empruntées au Larousse – de précieux sont : Qui est d’un grand prix. Cette perception situe l’objet précieux dans un système d’échange, de prix, de médiatisation du désir et de l’usage. L’homme de sabre perçoit non pas un système mais une voie ; il n’est pas enclos mais hors clos. ()

Ni grain ni germe, Dokkodo 13.3

Lorsqu’un homme de sabre suit une leçon, s’entraîne ou combat, il s’entoure de deux choses très importantes, semblables, qui ne sont ni objets ni idées ni symboles, juste deux gestes : le salut pour commencer et le salut pour terminer. L’homme de sabre s’entoure de deux saluts. Le salut initial marque un début. Il limite ce qui durait depuis bien avant et ce qui advient et qui est envisagé comme déterminant, une leçon, un entraînement, un combat. Le salut rompt, marque une distance entre cela qui était et ceci qui arrive. ()

Loin du précieux, vers le beau, Dokkodo 13.4

Il est intéressant de s’interroger sur le besoin de s’entourer d’objets. Un sédentaire peut s’entourer de biens physiques et parler d’environnement. Un adepte de la Voie du sabre est quant à lui un voyageur. Ce qui l’entoure change à chaque pas, lieue après lieue, jour après jour. Il suit une voie qui le mène ailleurs et au-delà, là où l’attend la maîtrise. ()

Un défaut de largeur de vue, Dokkodo 13.5

Le maître est précieux car il maintient unis tous les aspects de l’enseignement, ordonnés et délivrés à la mesure de l’élève. L’élève est précieux car il met ses pas dans ceux des maîtres et des anciens qui ont ouvert une route et qu’il entreprend de prolonger plus loin, plus longtemps. La communauté des élèves et des enseignants est précieuse car elle donne à comprendre autant de lectures et de manières d’appliquer qu’il y a de pratiquants, chacun illustrant d’une nouvelle couleur l’ensemble déjà ancien. ()

Ne pas reculer pour de fausses croyances. Dokkodo 14

L’exigence de la preuve, Dokkodo 14

Pour savoir si une chose est vraie, chaque discipline recourt à des procédures différentes. La vérité scientifique n’est pas la vérité du renseignement, ni celle de l’écrivain, ni encore celle de l’artisan. Les uns recourent à la validation par l’expérience, les autres à un faisceau d’indices, certains à la clarté du style ou à la marque d’une griffe. ()

De l’esprit agité, Dokkodo 14.2

Un général chinois se trouvait dans une ville de garnison après avoir envoyé ses troupes en intervention urgente au loin quand, à sa surprise, un host survint, entourant la ville d’une ceinture cliquetante de sabres, tonnante de tambours de guerre, impatiente d’en découdre et de ruiner la cité dont il avait la garde. La population, hagarde et le teint livide, attendait du stratège une heureuse sortie de ce péril imminent.  ()

L’esprit initial, Dokkodo 14.3

Dans l’enseignement de la Hyoho Niten Ichi Ryu, il est dit qu’il faut avancer et accepter le danger, ne pas reculer ni fuir ni se protéger. Lorsqu’on prend le sabre, il faut avoir à l’esprit de trancher. ()

L’action comme horizon, Dokkodo 14.4

L’élève de Musashi est un étudiant de la Voie du sabre. Il va de l’avant car c’est ainsi qu’il est appelé à apprendre, en marchant, ses pas dans les pas de ses prédécesseurs. Anne Cheng écrit les mots suivants :  » (Une des deux orientations de la pensée chinoise) consiste à assigner l’action comme horizon à la connaissance. » Dès lors, reculer est un renoncement à connaître. ()

Ne fait pas le pli, Dokkodo 14.5

La progression sur la Voie du sabre est un effort de longue durée, une aventure au long cours, une traversée de nombreuses mers. On commence un jour en quittant le port, laissant derrière soi une dernière empreinte sur le quai, abandonnant ses repères pour aller de l’avant dans un paysage éternellement mouvant. Celui qui prend la route, fut-elle celle des Sept Mers, pose son regard sur la ligne d’horizon et prend le vent, au large de ses positions anciennes. ()

Ne jamais être tenté par aucun objet autre que les armes. Dokkodo 15, Miyamoto Musashi

Le chant de la piste, Dokkodo 15

Dernièrement, un ami me dit dans une conversation : « Je me suis découvert vers 35 ans. » Je le regardais sans comprendre. Puis je saisis qu’il continuait la discussion que nous avions sur son engouement pour l’alpinisme et le marathon. Je me demande parfois ce que je devrais faire que nul autre ne pourrait faire avec cette manière qui est mienne et qu’aucune autre activité ne remplacerait pour une plus grande joie et une plus intense satisfaction. Que cet ami ait dit : « Je me suis découvert », implique qu’il y a dans la rencontre avec certaines disciplines une révélation de soi profonde. ()

Croître et multiplier, Dokkodo 15.2

Musashi nous invite dans cette phrase à penser le rapport entre objet et arme. L’objet est ce qui est devant nous mais ne réagit pas à notre action, ni ne produit une action qui lui est propre. L’objet est soumis à une volonté extérieure, il est hors sujet. On peut l’accumuler, l’ajouter à ce que nous sommes et faisons. On prend dix et on ajoute dix, sans augmenter en proportion notre force initiale. ()

Elévation à la puissance, Dokkodo 15.4

Musashi écrit : « De même qu’un homme peut en vaincre dix, mille hommes peuvent en vaincre dix mille. Cependant, on peut devenir un maître stratège en s’entraînant tout seul avec son épée, de manière à apprendre les stratagèmes de l’ennemi, sa force et ses ressources, et arriver à comprendre la stratégie pour battre dix mille ennemis. » Gorin no sho, Chapitre du feu L’idéogramme « stratégie », shiji en chinois, signifie « compter jusqu’à dix ». ()

L’adieu aux armes, Dokkodo 15.5

Lorsqu’un soldat part en campagne, il ne peut se charger que de ce qui est nécessaire. La charge est déjà très lourde et la rapidité de mouvement peut se révéler décisive dans le combat ou les déplacements. Tout objet est alors murement considéré et le paquetage s’avère être le résultat d’un choix réfléchi. ()

Se consacrer entièrement à la Voie sans même craindre la mort. Dokkodo 16, Miyamoto Musashi

La Voie droit devant, Dokkodo 16

Le premier cours est toujours mémorable. Il signe la suite. Sabre en main, dans un dojo ancien, je me présente devant le maître. Il montre et je le suis. Puis il s’arrête et je continue. Pour moi, il n’y aura un arrêt que lorsque le maître me corrigera mais il ne me corrige pas. Il laisse la leçon s’imprégner, m’imprégner. Ce premier jour, déjà, la matière est l’élève. La technique est le moyen par lequel l’enseignement se loge dans mon corps et mon esprit. Il est ce canal historique qui fait passer la compréhension du mouvement, du geste du maître vers le mien comme on vide un verre d’eau dans un autre, sans en perdre une seule goutte. Cette manière opère depuis 11 générations. ()

Ni ajout, ni retrait, Dokkodo 16.2

Dans la technique de Musashi, il faut prendre le sabre avec l’esprit de trancher. Musashi recommande une manière simple, directe, dépouillée. J’ai entendu hier que « Faire simple, c’est ôter. » Toute autre intention que trancher est un ajout, un ornement, un dérivatif. Ainsi de Uke Nagashi, il faut avancer sur le sabre en tranchant, sans penser à se protéger, sans échapper au danger. Celui qui se présente au combat doit posséder une ardeur telle qu’il n’envisage pas autre chose qu’abattre l’adversaire, son sabre, son corps ou sa volonté. S’il avance en ayant l’esprit tourné vers sa propre conservation, alors il est lui-même divisé quant à ses intentions. Avancer avec une seule pensée, c’est « Seishin, cœur sincère. » ()

Le leçon succulente, Dokkodo 16.3

Musashi établit dans cette phrase une relation entre deux propositions qu’on pourrait lire ainsi : « Se consacrer à la Voie, ne pas craindre la mort. » La première partie est évidente pour un un élève du 17e siècle. Elle lui rappelle que pour avancer dans cette voie si difficile, il doit unir toutes ses forces et les maintenir unies tant que l’objectif n’est pas atteint. Lorsque les épreuves nous usent au point de douter de pouvoir encore et encore progresser, quand le moral s’effrite, lorsque l’ardeur tiédit, alors Musashi pose sous le pinceau cette maxime : « Se consacrer à la Voie. » ()

Un regard sur la montagne, Dokkodo 16.4

Je lis et relis le Gorin no sho et, surtout, je le mets en pratique selon les leçons de mon maître, Iwami soke, 11e successeur de Miyamoto Musashi. Il m’est très important de vivre l’exemple de mon maître, de témoigner de sa maîtrise et de sa transmission. J’ai aimé depuis le début voyager pour recueillir cet enseignement et revenir vite l’inscrire à l’encre de ma sueur dans les pages de ma chair. Iwami soke m’a souvent dit que c’est à l’élève de voyager vers le maître et non au maître de faire le déplacement. ()

Le geste s’étend jusqu’à sa propre mort, Dokkodo 16.5

Lorsqu’on prend le sabre en main, il y a des temps où on lève le sabre, on l’abat et on l’immobilise. C’est ainsi que l’élève débute dans l’apprentissage. Vient plus tard l’étape où c’est l’intention qui se lève, s’abat et s’immobilise. Puis après, le moment où on s’interroge sur le passage de l’un à l’autre, puis encore, celui où le geste rencontre sa propre limite en son sein. ()

« Même vieux n’avoir aucun désir de posséder ou d’utiliser des biens. » Dokkodo 17, Miyamoto Musashi

Même vieux se forger matin et soir, Dokkodo 17

Il est surprenant que Musashi introduise ici la vieillesse comme une des conditions de notre pérégrination sur l’antique Voie des arts martiaux. Je n’entends pas Musashi nous indiquer qu’il faille ne pas « posséder ou utiliser » mais plutôt que l’âge n’est pas une excuse pour considérer une chose comme un bien, un objet, un rien. ()

L’art de la sortie du conflit, Dokkodo 17.2

Nous pouvons lire cette phrase ainsi : « Même lorsque le conflit devient vieux, n’ayons aucun désir de posséder ou d’utiliser des biens. » Alors qu’une campagne militaire arrivait à son ultime dénouement, quand les deux camps avaient choisi le dernier terrain de leur rencontre pour une lutte finale, un des deux commandants ordonna de réunir tout le butin, les tentes et les gamelles, tout ce qui ne se portait pas au cœur du combat, et d’y bouter le feu. ()

De Anima, Dokkodo 17.3, Miyamoto Musashi

Je lis : « Même et surtout lorsque le bokken est vieux, n’avoir aucun désir de le posséder ou de l’utiliser comme un bien. » Lorsqu’on est jeune dans l’étude du sabre, on le prend en main, on fend et on perce. Le sabre est manié progressivement avec adresse, précision, force et rythme. On pense l’étudier mais en fait on en étudie l’emploi, dans un but qui est nôtre uniquement. ()

Plis, vallons et montagne, Dokkodo 17.4

L’homme de sabre étudie l’art de séparer le vivant du mort au moyen d’une lame. Il agit avec justesse, rigueur et discernement. Il ne peut accomplir son action que dans l’intérêt supérieur, qu’il soit général ou universel. Il ne peut légitimement user de ses talents pour son bénéfice propre et immédiat. S’il administre la mort, il doit le faire avec un accord implicite ou explicite de tous, sachant qu’il ne peut ôter la vie ou réduire une volonté qu’au profit d’une vie plus bénéfique pour tous. Idéalement, il suit les préceptes que son maître a enseigné par la parole, par ses actes et par son attitude. ()

Face au ciel, Dokkodo 17.5

Avec l’âge, notre échelle de temps change et nous voyons l’impact de nos actes se diluer dans le flot de l’agitation. Nous apprenons et passons de cycles courts aux cycles longs, d’un moment d’adolescence où l’après-midi est l’unité de mesure pour nos jeux à l’année puis la décennie qui deviennent la mesure de nos ambitions. ()

« Vénérer les bouddhas et divinités mais ne pas compter sur eux. » Dokkodo 18, Miyamoto Musashi

Sans gloire et ni fortune, Dokkodo 18

Cette phrase est souvent lue dans la perspective que propose Sun Zi dans son « Art de la Guerre » pour lequel le général ne doit pas se soucier des affaires célestes mais compter sur son aptitude à lire la situation conflictuelle et à y répondre selon son intelligence, intelligence du rapport de force et intelligence de l’ennemi. Ainsi, ce n’est pas la lecture des oracles et autres viscères qui ouvrira la porte de la victoire mais la capacité à saisir les principes de la stratégie et à les appliquer au meilleur moment. ()

Un silence respectueux, Dokkodo 18.2

Le Soutra du Lotus m’a surpris. Il expose en longueur l’attention qu’on doit porter à son auditoire, la prudence qui doit nous guider quand on choisit d’exposer un enseignement à un public afin que la leçon ne dépasse pas l’entendement de l’élève et que, désarçonné par une lumière qu’il ne peut pénétrer, ce dernier se retourne contre ce que le maître lui donne, le rejette et s’en moque, le tournant en dérision, discréditant la maîtrise, perdant toute orientation dans sa recherche. Celui qui parle et montre, enseigne et démontre, est responsable de ce que l’élève en fait. Il ne peut se laver les mains de l’incompréhension  ni de la violence du rejet. Il doit porter la leçon à la mesure de l’élève, et plus encore choisir l’élève à la mesure de la leçon. ()

Seul parmi les bouddhas et autres rôdeurs de la voie, Dokkodo 18.3

Le bouddha historique, celui qui commença à enseigner au Parc des Gazelles, à Sarnath, était appelé Siddharta Gautama. Il était fils de roi, khsatriya (guerrier). Ayant eu un enfance protégée, il comprit la misérable condition de l’homme lorsque s’enfuyant du palais paternel, il découvrit la souffrance dans la vieillesse, la maladie et la mort. Il saisit alors la vanité des ambitions humaines et chercha la délivrance du cycle des renaissances, moksha. Ceci est ce que nous racontent les textes. Cependant, il est plus vraisemblable qu’il fut éduqué afin de devenir le futur roi, qu’il devait connaître les hommes et son pays, ses amis et ses rivaux. Telle était l’éducation d’un homme appelé à régner et qu’on peut découvrir dans l’Arthasastra veda. ()

Le cœur du sabre, Dokkodo 18.4

Une lecture en négatif de la phrase donnerait par inversion des segments : « Ne pas compter sur les bouddhas et divinités mais les vénérer. » Souvent la première phrase est lue comme si elle était écrite comme la seconde : il faut écarter du champ du sabre la vénération due aux bouddhas et aux divinités. Autrement dit, le domaine du sabre existe de manière autonome de l’espace religieux, qu’il est une activité, voire une profession, qui n’a pas de compte à rendre aux temples et aux prêtres. Cette pensée de Musashi pourrait présenter un aspect polémique sur le sabre de Kashima ou de Katori qui était transmis par les prêtres de ces monastères et qui gardent aujourd’hui des liens étroits avec ces domaines sacrés. ()

Voir le maître pour passer la porte, Dokkodo 18.5

Il y a dans cette phrase deux attitudes ou plutôt deux observations. Le premier segment « Vénérer les bouddhas et divinités » indique que l’homme de sabre pose son regard sur l’autre et perçoit en lui une vie, un cœur et un esprit. Lorsque la pointe du sabre avancée, il dirige son énergie vers l’autre, il perçoit une étrangeté en lui, cette part irréductible à la compréhension, cette part qui le dépasse et appelle son étude, inlassablement. Dans notre école, l’homme de sabre oriente la pointe du sabre vers la gorge de l’autre, lieu de vie et porte de la mort. Il lie sa poussée à cet endroit étrange où il sent couler un sang vif, une source sacrée. Il affronte alors le lieu par où entre la mort, ainsi que l’énonce le sanscrit en parlant des points vitaux. ()

« Ne jamais abandonner la Voie de la tactique. » Dokkodo 19, Miyamoto Musashi

Parce que ! Dokkodo 19

Je me souviens. Nous rentrions à 22h un jeudi soir. Dans la voiture, à la conduite, le 11e grand-maître de mon école de sabre, Iwami soke, et à l’arrière, un peu serré contre moi le 10e, Imaï soke. Le keiko venait d’avoir lieu. Imaï soke m’avait poussé dans mes derniers retranchements, exigeant toujours plus d’engagement, poussant à ouvrir les vannées de mon énergie comme on lâcherait celles d’un barrage. Il se tenait devant moi à 20 pieds, me criant : « Plus ! Pousse plus ! Encore ! » Et j’avançais vers lui, comme on remonte un torrent, luttant pour chaque appui, avec au cœur une détermination à ouvrir les flots. Je le voyais, ce soir-là, tard un mois de novembre, dans un dojo du Kyushu, jeter l’énergie de ses 90 ans à ma face, sans concession et en souhaitant, en exigeant, en réclamant que je la lui renvoie pleine, vive, entière. ()

Etude oblige, Dokkodo 19.2

Le fondateur du Judo, Kano senseï, écrivait que si son art du ju-jutsu développait une aptitude physique et une habileté technique, les capacités intellectuels étaient elles aussi sollicitées au maximum pour affronter un adversaire décidé à donner le meilleur de lui-même. Il reconnaissait que son art consistait en la réalisation de la Voie de la Souplesse en tant que principe et que ce principe pouvait être étudié de bien des façons en dehors d’un art de la lutte. S’il étudiait et enseignait ce principe au travers de l’art ancien du ju-jutsu, il le faisait pour la raison même qu’il avait eu accès à une compréhension avancée par ce moyen et qu’il tenait à être fidèle à ses maitres, à leur exemple. ()

L’exemplarité, Dokkodo 19.3

Un roi demanda à voir  l’homme le plus fort de son pays. Convoqué, celui-ci se présenta devant le roi et sa cour pour dire : « Je suis capable de briser en deux un cuisse de sauterelle. » Ce texte, je l’ai lu il y maintenant 30 ans dans un des classiques taoïstes, sans doute le Lie Zi. Je le trouvais incompréhensible et aujourd’hui encore, j’en cherche une lecture qui le rende intelligible. Elle pose les questions suivantes : que sont la force, une déclaration de puissance, la rencontre de deux forces à savoir celle d’un homme et celle d’une institution, etc. ()

Le simple, l’ordinaire, le rare, Dokkodo 19.4

A chaque moment, il est possible d’abandonner la Voie de la tactique. A chaque instant, il est possible de perdre de vue la maîtrise de Musashi. A chaque effort, il est possible de bifurquer et de suivre la pente du moindre effort. Nous faisons et parce que nous faisons, en faisant, nous opérons un choix. Toujours, par nos choix, nous exerçons notre responsabilité. Prendre le sabre, c’est accepter cette responsabilité et la revendiquer. Nous ne pouvons fuir ce que nous faisons de la Voie du sabre. ()

Veni, vidi, victi, Dokkodo 19.5

La Voie de Musashi existe depuis 400 ans. Les maîtres se succèdent dévouant leur vie à l’étude de son sabre. Les leçons sont réelles, elles sont régulières, elles sont exténuantes. La légende de Musashi existe depuis 400 ans. Les romans et les mangas, les pièces de théâtre et les films se succèdent dévorant la réalité de sa vie à coups d’éclat et prouesses multiples. Des faits sont historiques, des anecdotes  fantaisistes, des références sans sources multiples. ()

10 réflexions sur “Les commentaires sur le Dokkodo

  1. Ping : Avant-propos au Dokkodo – Les 2 sabres de Musashi

  2. Ping : La Voie immuable, Dokkodo 1, Musashi – Les 2 sabres de Musashi

  3. Ping : Toujours de l’avant, Dokkodo 1.2, Musashi – Les 2 sabres de Musashi

  4. Ping : Voir dans l’actuel tous les précédents, Dokkodo 1.3, Musashi – Les 2 sabres de Musashi

  5. Ping : A nos premiers amours, Dokkodo 1.4, Musashi – Les 2 sabres de Musashi

  6. Ping : Le je-ne-sais-quoi du vieux maître, Dokkodo 1.5, Musashi – Les 2 sabres de Musashi

  7. Ping : La recherche de plaisirs, Dokkodo 2, Musashi – Les 2 sabres de Musashi

  8. Ping : Le sel de la Voie, Dokkodo 2.2, Musashi – Les 2 sabres de Musashi

  9. Ping : Eviter de rechercher, Dokkodo 2.3, Musashi – Les 2 sabres de Musashi

  10. Ping : Rechercher par le corps, Dokkodo 2.5, Musashi – Les 2 sabres de Musashi

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