Vue depuis le Refuge de Viados

08.2005 059Passez la frontière et découvrez une autre montagne. Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2005

Depuis nos villes, nos rues, nos bureaux, il est difficile d’envisager la richesse qui nous entoure, qui nous habite, qui se révèle à notre regard. Voir le seiho comme une succession d’efforts, de compréhensions, depuis notre début, depuis les premiers maîtres, depuis Musashi lui-même. Il nous faut apprendre à voir et à pratiquer par strates. Il nous faut saisir la richesse d’une pratique qui dépose chaque jour une lumière nouvelle.

Le Yama Keiko est un moment où nous nous immergeons dans les forces vives de la nature. En 2017, nous fêterons le 10ème Yama keiko. Ce rendez-vous annuel dans les montagnes des Pyrénées sera complété cette année par un Musashi Trek.

Le pied et le mètre

DSCF0379Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2017

Dans les arts, il faut absolument intégrer la technique. Nous devons explorer les verticales et les horizontales, être précis dans les diagonales, respecter les alternances, écouter les rythmes. Une fois le cadre connu et examiné en profondeur, alors il est temps de s’y promener, d’en faire son domaine, selon son pas. Il y a un dialogue fructueux entre les contraintes extérieures et les capacités personnelles. Pour atteindre cette richesse d’échange, nous devons respecter chaque terme de la relation, les exigences de l’art et soi.

Quand les arts martiaux prennent la route

DSCF8214Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2016

Je suis entré en contact avec la Hyoho Niten Ichi Ryu en 1998 quand les koryus sont venus en France montrer au public français leurs anciennes et vénérables traditions. Il s’agissait d’une volonté commune des koryu de s’ouvrir aux non-Japonais. En 2000, j’ai retrouvé Imaï soke et Iwami senseï à l’Exposition Universelle de Hanovre. En 2004 à Saint-Brice sous Forêt, Iwami soke accompagné de 3 senseï, enseigna à 75 élèves européens pour la 1ère fois.

Les arts et les traditions voyagent. Les hommes voyagent, échangent et partagent. Nous devons garder les routes ouvertes et nous devons maintenir ouvertes nos portes. J’ai tenu à entrer dans la Hyoho Niten Ichi Ryu en gardant la porte ouverte derrière moi.

Bien sûr, si la Hyoho Niten Ichi Ryu est pour tout le monde, tout le monde n’est pas fait pour la Hyoho Niten Ichi Ryu. D’autres koryu peuvent être plus en correspondance, en affinité, en harmonie avec tel ou telle élève. D’autres arts aussi. Nous devons maintenir avec intransigeance les caractéristiques de notre sabre et pourtant être tolérants.

Nous avons bénéficié de l’ouverture et du maintien des routes, celles d’aujourd’hui répondant aux chemins et voies d’autrefois, à l’instar des Routes de la Soie. Près de 2 de nos dojos, passent des Chemins de Compostelle. À 15km de notre dojo Kaze no Tani Kan, par le Port de Bielsa, un col des Pyrénées, sont passés les derniers républicains fuyant la dictature de Franco. Nous construisons nos dojos sur le bord des chemins. Nous avons suivi les soke qui vinrent en Europe et qui nous invitèrent en retour dans leurs dojos privés au Japon. Quand les arts martiaux prennent la route, on les appellent budo, guerrier-voie.

Ne fermons pas les routes, les cols, les portes. N’érigeons pas les murs. Suivons l’exemple des maîtres. Partageons !

Face à Musashi

Niten le OFF - France 2004_40Nguyen Thanh Thien et Iwami soke, Saint-brice sous Forêt, France. Bruno de Hogues 2004

Recevoir un enseignement de la Hyoho Niten Ichi Ryu, c’est toujours se présenter devant Musashi. Le dojo est le lieu de cette réception. Il n’est pas un lieu ou un temps spécifiques ; il n’est pas d’ici ou d’ailleurs. Ce moment, je l’ai vécu, je le vis encore. Il n’est pas enfermé dans le passé ni à attendre au futur. De tous temps et de tous lieux, le dojo est la réception de la leçon.

Le dojo est d’abord construit sur notre concentration, celle du maître qui donne, celle de l’élève qui reçoit. Bien sûr, il y a des dojos de ville, de campagne, de montagne et de mer. Mais il n’y en a pas sans concentration, sans unité indivise de l’attention.

Je me souviens de ce matin d’octobre, bien avant que le jour ne se lève. Le souvenir de cet instant me tient parfois éveillé la nuit. Depuis toutes ces années, j’interroge encore le désir de mon maître de transmettre, de passer l’esprit et le sabre de Musashi.

La peau du sabre de Musashi

PAR_3003Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2015

Nous voyons tous une surface qui présente des aspérités, nous percevons une unité qui les lie, une vie qui les aboutit.

Nous pouvons tout autant sentir les millions d’années que cette trame de boursoufflures a traversés. Cette surface est aussi une carapace, une protection résistante et belle. Cette écorce, car c’en est une, résiste au froid comme au mordant du soleil, à la sécheresse comme aux pluies torrentielles. Elle est fine, on peut la peler. On peut en parer des objets. On en oublierait qu’elle est redoutablement efficace.

Nos gestes, ces mouvements qui conduisent la lame du sabre, sont beaux, anciens, redoutables. On les croirait de métal habillés alors qu’ils sont portés par la chair. Derrière cette chair, plus effilé que la lame, se tient notre esprit, un esprit qui a forgé la chair, les muscles et les os. Sabre-esprit-chair, nous œuvrons à cette unité. Le sabre de Musashi appelle cette exigence.

D’autres écoles de sabre sont à nos côtés. Cependant, ma sensibilité va à Musashi. C’est plus qu’un choix, c’est une rencontre. D’autres rencontres existent, la mienne fut avec Musashi.

Irréductible à toute volonté tierce

PAR_3116Châtaigneraie de Montmorency, France. Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2015

Mon école de sabre est une koryu, une école ancienne. Elle a 400 ans. En tant que koryu, elle est encore jeune. Comme un châtaignier, elle peut vivre au-delà de 1000 ans. Ses racines plongent à 100m. Parfois, il est visité par des maladies, des parasites ou la foudre. Pour lui, ce ne sont que des péripéties. Chaque année, il couvre le sol de ses bogues et nourrit les habitants de la forêt de la chair de ses fruits. Bienveillant, il les prépare à la venue de l’hiver.

Une koryu est ainsi tournée qu’elle fortifie celles et ceux qui l’étudient. Il arrive que certains se trompent et cherchent à tirer un profit personnel de l’étude, accaparant une vitalité généreuse pour une vue étroite de leur intérêt. Peine perdue, l’arbre et la koryu continuent leur chemin. Ils poussent leur énergie selon un tracé connu d’eux seuls. Irréductibles à toute volonté tierce, ils vont dans le secret de leur voie.

À nos yeux, leur âge est vénérable quand, pour eux, tout ne fait que commencer.

Choko, ce qui est droit

PAR_8079Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2013

Aller droit, sans dévier, est une caractéristique du sabre de Musashi. Quand j’allais au Japon, mon but était de prendre la leçon de mon maître. J’allais au dojo puis revenais manger et dormir, ensuite retour au dojo. Quand j’avais fini avec le dojo, je rentrai en France vite étudier ce qui m’avait été confié. Cela aussi est choko.

Quand je vois un pratiquant mélanger recherche et tourisme, keiko et soirée arrosée, concentration et divertissement, alors je sais que ce n’est pas ma voie, ma manière, mon chemin. En cela, je ne fais jamais de concession. Bien sûr, j’aime la bonne chair et les nectars de la vigne. Cependant, il y a une préséance de l’étude sur la distraction.

Enseigner est devenu pour moi un perpétuel rappel à cette manière de Musashi qui fait dire à ceux qui ne sont pas de notre école que nous sommes excessifs.

Je me veux exigeant. Je le souhaite à mes élèves. Je les reconnais à cela.

Contempler le son

DSCF0330Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2017

Aborder le sabre de Musashi directement par le seiho, la technique même de Musashi, c’est être confronté à un paysage déroutant, composé d’énergie, de postures, de directions multiples. Durant cette épreuve, il faut trouver le chemin, le fil, l’exemple du maître. Le pratiquant doit dépasser les oppositions qui, d’habitude, construisent son jugement. Il délaisse alors une vue des contraires irréconciliables et avance vers une fusion des sens. La main perçoit, le genou coupe, les yeux percutent et le souffle frappe. Au milieu d’un apparent chaos, un chemin s’ouvre qui invite à ne jamais s’arrêter devant l’obstacle et à progresser toujours.

La main ouverte

DSCF0344Ces feuilles me font penser à l’Abhaya-Mudrā, ou mudrā de l’absence de crainte et de la protection. Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2017

La technique de Musashi est remarquable et unique pour un aspect qui m’est cher : il montre ce qu’il est, il ne cache rien et ne compte pas sur une ruse. Il va simplement droit au but quand tant cherchent des recours et des détours. Tout est montré, il suffit de se mettre à l’œuvre, il faut à l’élève dérouler la leçon jusqu’à son terme.

Le sabre vise à la gorge, il pointe vers le souffle qui se projette, il trace l’accès au sang qui bat. Tout est dévoilé, il revient à chacun de voir. La difficulté du sabre de Musashi est son voile, à la fois habit pudique devant la simple curiosité et attente du désir profond d’un pratiquant sincère.

Tour à tour physique exigeant, technique sans concession, esprit qui refuse toute opacité, le sabre de Musashi m’a saisi à la gorge quand je pensais lui prendre délicatement la main. L’instant de ma rencontre avec cet art extrême reste inoubliable. Il fut celui où je plongeais dans les yeux d’Imaï soke, quand je reçus l’encouragement de Maître Pous-Cuberes, quand me vint l’exhortation d’Iwami soke.

Voir et entendre… le rythme

DSC_0995Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2011

On me demande ce qu’est le rythme. J’ai répondu :

Quand vous êtes à cheval, le rythme du cheval est évident. Quand vous êtes face à votre adversaire, son rythme est évident. S’il ne l’est pas, pratiquez jusqu’à ce qu’il le devienne. Le rythme est compris par la pratique, par l’observation, par l’écoute. Il ne peut être saisi par une lecture seule, ni par un discours seulement. La lecture et le discours sont des portes vers la pratique et ne la remplace pas. Sachez ouvrir les portes, sachez accéder à la succession des yin et des yang.