Much Ado About Nothing

branchelierreLa manière de se tenir seul ou Dokkodo.
Photographie de Nguyen Thanh Thien ©2017

D’abord vous devez apprendre le kokoro, le cœur. Si vous ne comprenez pas le kokoro, alors ne prenez pas votre sabre. Autrefois, l’élève apprenait d’abord dans le dojo les techniques avec un seul sabre, Ito. Aujourd’hui au dojo, des techniques de Ito, nous étudions 7 techniques, pas une de plus. Les techniques avec deux sabres, Nito, étaient okuden, secrètes ; le Maître ne les enseignait pas dans le dojo mais en privé. Depuis peu, les techniques Nito sont dévoilées dans le dojo et sont exhibées en démonstration publique. Il y a quelques années, j’ai fait la rencontre de Philippe (Nguyen Thanh Thien). Je lui ai donné et lui donne le keiko, entraînement, au Japon. Grâce aux nombreux keiko qu’il a reçus, nous avons pu cette année organiser un stage ici en France.

Iwami Toshio soke, 2005

C’est parce que j’ai fait keiko avec Iwami soke que j’ai pu connaître son exemple. Par son exemple, j’ai lu dans son corps et son esprit la lettre de Musashi, la forme que prenait son esprit à l’encre de sa sueur, de sa salive, de son sang. Par la forme de son esprit inscrit dans l’espace du keiko, j’ai reçu l’empreinte de son cœur. Par la connaissance de ce cœur, je sais quand je dois prendre le sabre et quand je dois m’abstenir. Par mon silence et mon absence, je dis ce que je réprouve. Par ma présence et mon soutien, je dis mon adhésion. Je ne trouve donc pas de place pour l’agitation et la dispute et je peux faire keiko à l’exemple de mon maître.

Depuis tant d’années, je suis sa leçon.

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Quand les arts martiaux prennent la route

DSCF8214Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2016

Je suis entré en contact avec la Hyoho Niten Ichi Ryu en 1998 quand les koryus sont venus en France montrer au public français leurs anciennes et vénérables traditions. Il s’agissait d’une volonté commune des koryu de s’ouvrir aux non-Japonais. En 2000, j’ai retrouvé Imaï soke et Iwami senseï à l’Exposition Universelle de Hanovre. En 2004 à Saint-Brice sous Forêt, Iwami soke accompagné de 3 senseï, enseigna à 75 élèves européens pour la 1ère fois.

Les arts et les traditions voyagent. Les hommes voyagent, échangent et partagent. Nous devons garder les routes ouvertes et nous devons maintenir ouvertes nos portes. J’ai tenu à entrer dans la Hyoho Niten Ichi Ryu en gardant la porte ouverte derrière moi.

Bien sûr, si la Hyoho Niten Ichi Ryu est pour tout le monde, tout le monde n’est pas fait pour la Hyoho Niten Ichi Ryu. D’autres koryu peuvent être plus en correspondance, en affinité, en harmonie avec tel ou telle élève. D’autres arts aussi. Nous devons maintenir avec intransigeance les caractéristiques de notre sabre et pourtant être tolérants.

Nous avons bénéficié de l’ouverture et du maintien des routes, celles d’aujourd’hui répondant aux chemins et voies d’autrefois, à l’instar des Routes de la Soie. Près de 2 de nos dojos, passent des Chemins de Compostelle. À 15km de notre dojo Kaze no Tani Kan, par le Port de Bielsa, un col des Pyrénées, sont passés les derniers républicains fuyant la dictature de Franco. Nous construisons nos dojos sur le bord des chemins. Nous avons suivi les soke qui vinrent en Europe et qui nous invitèrent en retour dans leurs dojos privés au Japon. Quand les arts martiaux prennent la route, on les appellent budo, guerrier-voie.

Ne fermons pas les routes, les cols, les portes. N’érigeons pas les murs. Suivons l’exemple des maîtres. Partageons !

Fidélité

Niten Japon 2006_078Hidari Waki Kamae, Nito seiho, Nagaoka Naoyuki senseï, cérémonie pour le duel entre Sasaki Kojiro et Miyamoto Musashi. Nguyen Thanh Thien © 2006

Selon le Bukoden, ce serait le Seigneur Nagaoka qui sollicita la faveur d’un duel entre Sasaki Kojiro et Miyamoto Musashi auprès du Seigneur Hosokawa. Le Seigneur Nagaoka hébergea Musashi jusqu’à son duel. Il en était un fervent soutien.

Sur la photographie, nous voyons un de ses descendants, Nagaoka Naoyuki senseï lors d’une démonstration en mémoire de ce combat dont son aïeule fut l’initiateur.

Notre sabre est une fidélité à la mémoire, une mémoire que nous vivons et faisons revivre à chaque effort. Chaque keiko, cours, est un retour vers le futur car, à chaque fois, nous cultivons l’esprit de Musashi et de ses élèves au présent.

Au prochain, cours, nous avons rendez-vous avec ces figures historiques, avec ces exemples de générosité, avec nos maîtres passés, présents et futurs.

L’heure nue de la rencontre avec le maître

Niten Japon 16 04 2006_41Un élève du soke et Iwami soke, Kodachi seiho, Hyoho Niten Ichi Ryu Kenjutsu

La légende retient que Musashi arriva tard au rendez-vous du duel avec Sasaki Kojiro. Certains documents (voir le Bushu Denraiki, traduction anglaise de William De Lange) raconte le contraire : Musashi attendait Kojiro.

A l’heure de la commémoration d’un évènement historique entré dans la légende, nous, hommes d’arts martiaux, prenons nos sabres et pénétrons dans la Voie des Braves, et revivons ce qui fonde notre manière, à savoir que, face à l’adversaire, nous nous hissons mutuellement au meilleur de nous-mêmes, entrant dans un monde plus vrai, au plus vrai de nous-mêmes, où il n’y plus lieu de nous mentir, quand tombe le masque de nos mensonges.

La vérité du sabre n’est pas celle de l’historien. Cette vérité émerge des flots de ce qui se dit, se rapporte et se conteste, pour nous livrer nue l’heure de la rencontre avec le maître, avec l’adversaire, avec ce qui nous dépasse, au sens où nous ne l’avons pas encore passé.

Pour cette raison, mes élèves ne parlent pas en cours. Il nous faut entrer sans diversion dans la Voie, à la rencontre avec ce qu’il y a de meilleur en nous, en soi et en l’autre, avec ce que porte d’excellent la rencontre elle-même.

La leçon de nos maîtres

JP 2005-Embu Itsukushima-06Nguyen Thanh Thien (de dos), Iwami soke, Thierry Comont (de dos), Nagaoka senseï. Nguyen Thanh Thien © 2005

Dans le Temple d’Itsukushima, l’aire est sacrée. Plus sacrée encore est l’étude selon l’exemple des maîtres. À l’arrière plan à droite, je reconnais le soke du Hontaï Yoshin Ryu. Que d’efforts, que de leçons, que de temps depuis ! L’émotion me prend au souvenir de ce temps si vite révolu.

Sincèrement vôtre

Keiko - TV Japon 2005_24Nguyen Thanh Thien et Iwami soke, keiko sur le Tamukeyama. Photographie de Bruno de Hogues © 2005

J’ai toujours connu des difficultés dans les arts martiaux, les plus grandes émanant sans aucun doute des jaloux et des envieux. Souvent aussi, d’une incompréhension. Ce qui a toujours été ma bouée de sauvetage a été la sincérité de la leçon donnée par mon maître. Il n’a jamais donné un peu mais toujours beaucoup.

Quand je revois cette photographie, je reconnais deux sincérités face à face… et des mains. Nos mains sont des mains qui ont travaillé. Celles de mon maître ont connu le makiwara et la poignée du sabre. Les miennes ont saisi la veste de mes adversaires, le sabre et le bâton. Les mains disent la sincérité de la pratique. Elles témoignent que nous avons empoigné les mots, les directions, les conseils. Elles parlent de cals, d’ampoules et de courbatures.

Le premier geste d’Iwami soke quand je descendais de l’avion était d’examiner mes mains pour voir si j’avais étudié avec sincérité, autrement dit, beaucoup. Beaucoup comme lui-même me donnait beaucoup.

Percer et lier

11088624_1672304742989120_3058005510642912088_nKajiya Takanori soke et Nguyen Thanh Thien senseï, Sassen Kodachi seiho, Kitakyushu. Original photography by Maeda Noriko © 2015

Aurore Lance : Qu’est-ce qui vous a motivé à vous engager dans l’étude proposée par l’école Hyoho Niten Ichi Ryu ?

Nguyen Thanh Thien senseï : Je pensais au départ trouver d’où viennent les arts martiaux modernes. Comprenant ce point de vue et connaissant les options actuelles des arts martiaux modernes, je pensais tirer une ligne qui projetterait une direction future. Aujourd’hui, ayant vécu de l’intérieur une koryu et particulièrement la Hyoho Niten Ichi Ryu, ce qui me motive est que cette koryu me correspond. Trouver une correspondance me suffit à m’engager. Les correspondances sont rares quand elles touchent au plus profond. Pour me comprendre, si vous le désirez, prenez un sabre et étudiez le seiho de Musashi, bien dirigé, bien entendu, bien reçu. Vous pouvez le faire au bord d’un lac de haute montagne, sur la rive d’un torrent, dans un dojo traditionnel tout de bois habillé. Si alors vous ressentez l’esprit de Musashi, si vous entendez sa voix filtrée par votre souffle et nourrie par votre sueur, alors ne vous arrêtez plus car c’est une aube qui se lève sur l’aventure d’une vie.

Il y a de l’épique à entreprendre l’étude du sabre de Musashi. Il y a une simplicité à lever le sabre.

Aurore Lance : Quel est le but de votre étude ?

Nguyen Thanh Thien senseï : Je ne peux pas connaître ce qui vient, c’est bien pour cela que j’avance. Nommer un but revient à se fermer à l’inattendu, à ce qui attend au-delà de l’horizon, par-delà la colline, après le virage de la route, au-delà du regard. J’étudie car l’étude est un appétit comme les autres, il est vital chez moi. L’étude est en soi un but. Sa forme dépend des rencontres, des aptitudes et des correspondances. J’étudie parce que je ne sais pas encore et que j’ai bon espoir.

Un jour, mon maître me demandait comment je voyais l’année qui venait. Je lui répondis : « Pleine d’espérances. » Il fit quelques pas, se retourna et me dit : « L’espoir est le trésor de l’homme. » J’étudie parce que j’ai espoir.

Aurore Lance : Ayant étudié plusieurs arts martiaux, dont le judo, l’aïkido ou le taï-chi; trouvez vous des liens, une continuité entre ceux-ci ?

Nguyen Thanh Thien senseï : Ma forme de pensée me conduit à créer des ponts et des liens. Je ne vois que cela. Un jour, on demandait à un chanteur lyrique s’il cherchait à être au plus près de la partition. Il répondit qu’il avait à cœur d’être au plus près de l’inspiration du compositeur, ce moment précédent la transcription, où n’existe que l’audition. Après vient la transcription qui est une approximation. Les disciplines sont cela-même : une transcription talentueuse. Il faut voir les différences, les identités, puis passer outre et voir au-delà des déchirures dans le tissu, ce sur quoi le voile est mis. Pour atteindre cet instant, il faut la discipline. Mais dire que la discipline diffère d’un maître à un autre, seul un maître peut l’affirmer. Il est vrai que parfois, je vois dans un seiho une technique de jambe du Judo, une technique de bras du Karate ou un mouvement d’épaule du Taï Chi Chuan. Pour aider mes élèves, je leur montre ces liens. Il faut un jour percer le voile et le lendemain le ravauder.

Le maître est l’aiguille, l’élève le fil.

Choisir sa voie

Niten Japon 2003 NTTDans un jardin japonais, choisir son chemin. Nguyen Thanh Thien © 2003

Une fois le chemin choisi, il faut s’y tenir et persévérer.
L’étude de la Voie du Sabre est l’étude d’une vie.

Nguyen Thanh Thien senseï, lors d’un cours

Quand j’ai regardé cette photo, j’ai tout de suite vu plusieurs chemins. Quel que soit celui que l’on choisira d’emprunter, on ne peut pas les prendre tous à la fois. De même, dans une vie, il existe aussi plusieurs chemins, que l’on ne peut pas tous explorer.

Cela m’a rappelé ce que disait notre senseï :

Choisir d’étudier la Voie du Sabre est possible, mais ce choix n’est qu’un début. Choisir le chemin n’est pas tout, encore faut-il vouloir le suivre sincèrement et y rester jusqu’au bout.

Aurore Lance