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Ainsi parlait Imaï Masayuki soke

Imai Masayuki senseiLe 10e Grand Maître de la Hyoho Niten Ichi Ryu, Imaï Masayuki soke, m’a donné cette photographie. Je le remercie pour les cours qu’il m’a donnés et je vis ses conseils et son exemple chaque fois que je prends mon sabre.

Imaï soke nous a quitté le 6 mars 2006.

Novembre 2001, nous étions chez lui et prenions le thé. Je lui demandais alors une photographie de lui; Il sortit son livre de souvenirs et me dit : « Choisis ! » Je feuilletais quelques pages puis pointais le doigt vers ce portrait. Avec le même sourire que sur la photo, il me tendit l’image que je voulais garder de lui.

Plus tard, je m’interrogeais sur mon choix. Qu’avais-je exprimé ? Quelle orientation avais-je suivie ? Quelle étoile appelait ma recherche ?

On voit le sabre dans un coin du cadre mais ce dernier est tout entier occupé par une masse sombre dont sort un visage porté par un sourire radieux. L’âge marque les traits quand deux fentes ouvrent sur un regard qui ne possède pas de fond. Un élément de toit nous indique que nous sommes au Pays du Soleil levant.

Au-delà de la joie évidente, j’entends, je perçois, j’écoute un effort de justification, une volonté de justifier qui traverse l’homme. Justifier signifie faire juste, rendre le juste, œuvrer au juste. L’image montre le fruit de l’ascèse, j’en ressens la graine, les racines, l’aubier, la grume, le cœur, la sève.

Cet homme qui traversa le 20e siècle, qui vécut les bouleversements du Japon et les soubresauts du Continent asiatique, cet enfant d’une période déjà lointaine interdit un moment l’entrée de son école à un jeune Américain en mémoire des bombes atomiques qui dévastèrent et irradièrent une partie de son pays quand le vieil homme ouvrit ensuite la porte à tous, sans exception pour peu qu’ils aient la fibre et la discipline du sabre.

« Pour peu qu’ils aient la fibre et la discipline du sabre » est resté pour moi le cadre de mon action. C’est Imaï soke qui m’encouragea à enseigner son art en Europe. Il regarda, observa et vit en moi des qualités que j’ignorais posséder. Son sourire fut un rappel constant de sa foi en moi. « Pour peu » est pourtant beaucoup et parfois trop pour certains élèves qui èrent sur la Voie, déguisés en samouraï, en samouraï-garou ou en Doc samouraï. Nous sommes certes à l’ère des mangas et séries pixellisées mais je reste pour ma part à l’argentique de cette image. Plus encore, mon maître était de chair, sa voix parlait à mon oreille, nos baguettes plongeaient dans les mêmes plats. Je suis son exemple pour l’avoir vécu. Ce fut un trésor. Cela le reste et je le garde vivant chaque jour, par l’exercice bien dirigé.

Je le vois et je l’entends m’exhorter : « Plus fort, plus en avant. Pousse le souffle, Ikioï ! »

 

 

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Avant toutes choses et selon ce qui vient d’être énoncé…

Interview de Iwami Toshio Harukatsu soke, 11e successeur de Miyamoto Musashi, le 17 Octobre 2010 à Kokura, Kitakyushu, Kyushu, Japon

Nguyen Thanh Thien : Aujourd’hui, nombre de personnes apprécient d’apprendre un art martial et d’améliorer leur pratique en s’exerçant à d’autres arts martiaux, piochant et amalgamant des bouts de compréhension diverses. Dans l’esprit d’une koryu et particulièrement de la Hyoho Niten Ichi Ryu, que pensez-vous d’une telle démarche ?

Iwami Toshio Harukatsu soke : Nous pensons que nous devons utiliser nos sabres au moyen de notre esprit, en dirigeant notre esprit. Ainsi, nous ne pouvons faire un usage approprié des sabres qu’à partir du moment où notre esprit a été justifié. Avant toutes choses et selon ce qui vient d’être énoncé, nous devons étudier et entraîner nos pensées et notre esprit. Ces raisons expliquent que nous devons pratiquer sur de longues périodes de temps.

Much Ado About Nothing

branchelierreLa manière de se tenir seul ou Dokkodo.
Photographie de Nguyen Thanh Thien ©2017

D’abord vous devez apprendre le kokoro, le cœur. Si vous ne comprenez pas le kokoro, alors ne prenez pas votre sabre. Autrefois, l’élève apprenait d’abord dans le dojo les techniques avec un seul sabre, Ito. Aujourd’hui au dojo, des techniques de Ito, nous étudions 7 techniques, pas une de plus. Les techniques avec deux sabres, Nito, étaient okuden, secrètes ; le Maître ne les enseignait pas dans le dojo mais en privé. Depuis peu, les techniques Nito sont dévoilées dans le dojo et sont exhibées en démonstration publique. Il y a quelques années, j’ai fait la rencontre de Philippe (Nguyen Thanh Thien). Je lui ai donné et lui donne le keiko, entraînement, au Japon. Grâce aux nombreux keiko qu’il a reçus, nous avons pu cette année organiser un stage ici en France.

Iwami Toshio soke, 2005

C’est parce que j’ai fait keiko avec Iwami soke que j’ai pu connaître son exemple. Par son exemple, j’ai lu dans son corps et son esprit la lettre de Musashi, la forme que prenait son esprit à l’encre de sa sueur, de sa salive, de son sang. Par la forme de son esprit inscrit dans l’espace du keiko, j’ai reçu l’empreinte de son cœur. Par la connaissance de ce cœur, je sais quand je dois prendre le sabre et quand je dois m’abstenir. Par mon silence et mon absence, je dis ce que je réprouve. Par ma présence et mon soutien, je dis mon adhésion. Je ne trouve donc pas de place pour l’agitation et la dispute et je peux faire keiko à l’exemple de mon maître.

Depuis tant d’années, je suis sa leçon.

Quand les arts martiaux prennent la route

DSCF8214Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2016

Je suis entré en contact avec la Hyoho Niten Ichi Ryu en 1998 quand les koryus sont venus en France montrer au public français leurs anciennes et vénérables traditions. Il s’agissait d’une volonté commune des koryu de s’ouvrir aux non-Japonais. En 2000, j’ai retrouvé Imaï soke et Iwami senseï à l’Exposition Universelle de Hanovre. En 2004 à Saint-Brice sous Forêt, Iwami soke accompagné de 3 senseï, enseigna à 75 élèves européens pour la 1ère fois.

Les arts et les traditions voyagent. Les hommes voyagent, échangent et partagent. Nous devons garder les routes ouvertes et nous devons maintenir ouvertes nos portes. J’ai tenu à entrer dans la Hyoho Niten Ichi Ryu en gardant la porte ouverte derrière moi.

Bien sûr, si la Hyoho Niten Ichi Ryu est pour tout le monde, tout le monde n’est pas fait pour la Hyoho Niten Ichi Ryu. D’autres koryu peuvent être plus en correspondance, en affinité, en harmonie avec tel ou telle élève. D’autres arts aussi. Nous devons maintenir avec intransigeance les caractéristiques de notre sabre et pourtant être tolérants.

Nous avons bénéficié de l’ouverture et du maintien des routes, celles d’aujourd’hui répondant aux chemins et voies d’autrefois, à l’instar des Routes de la Soie. Près de 2 de nos dojos, passent des Chemins de Compostelle. À 15km de notre dojo Kaze no Tani Kan, par le Port de Bielsa, un col des Pyrénées, sont passés les derniers républicains fuyant la dictature de Franco. Nous construisons nos dojos sur le bord des chemins. Nous avons suivi les soke qui vinrent en Europe et qui nous invitèrent en retour dans leurs dojos privés au Japon. Quand les arts martiaux prennent la route, on les appellent budo, guerrier-voie.

Ne fermons pas les routes, les cols, les portes. N’érigeons pas les murs. Suivons l’exemple des maîtres. Partageons !

Fidélité

Niten Japon 2006_078Hidari Waki Kamae, Nito seiho, Nagaoka Naoyuki senseï, cérémonie pour le duel entre Sasaki Kojiro et Miyamoto Musashi. Nguyen Thanh Thien © 2006

Selon le Bukoden, ce serait le Seigneur Nagaoka qui sollicita la faveur d’un duel entre Sasaki Kojiro et Miyamoto Musashi auprès du Seigneur Hosokawa. Le Seigneur Nagaoka hébergea Musashi jusqu’à son duel. Il en était un fervent soutien.

Sur la photographie, nous voyons un de ses descendants, Nagaoka Naoyuki senseï lors d’une démonstration en mémoire de ce combat dont son aïeule fut l’initiateur.

Notre sabre est une fidélité à la mémoire, une mémoire que nous vivons et faisons revivre à chaque effort. Chaque keiko, cours, est un retour vers le futur car, à chaque fois, nous cultivons l’esprit de Musashi et de ses élèves au présent.

Au prochain, cours, nous avons rendez-vous avec ces figures historiques, avec ces exemples de générosité, avec nos maîtres passés, présents et futurs.

L’heure nue de la rencontre avec le maître

Niten Japon 16 04 2006_41Un élève du soke et Iwami soke, Kodachi seiho, Hyoho Niten Ichi Ryu Kenjutsu

La légende retient que Musashi arriva tard au rendez-vous du duel avec Sasaki Kojiro. Certains documents (voir le Bushu Denraiki, traduction anglaise de William De Lange) raconte le contraire : Musashi attendait Kojiro.

A l’heure de la commémoration d’un évènement historique entré dans la légende, nous, hommes d’arts martiaux, prenons nos sabres et pénétrons dans la Voie des Braves, et revivons ce qui fonde notre manière, à savoir que, face à l’adversaire, nous nous hissons mutuellement au meilleur de nous-mêmes, entrant dans un monde plus vrai, au plus vrai de nous-mêmes, où il n’y plus lieu de nous mentir, quand tombe le masque de nos mensonges.

La vérité du sabre n’est pas celle de l’historien. Cette vérité émerge des flots de ce qui se dit, se rapporte et se conteste, pour nous livrer nue l’heure de la rencontre avec le maître, avec l’adversaire, avec ce qui nous dépasse, au sens où nous ne l’avons pas encore passé.

Pour cette raison, mes élèves ne parlent pas en cours. Il nous faut entrer sans diversion dans la Voie, à la rencontre avec ce qu’il y a de meilleur en nous, en soi et en l’autre, avec ce que porte d’excellent la rencontre elle-même.

La leçon de nos maîtres

JP 2005-Embu Itsukushima-06Nguyen Thanh Thien (de dos), Iwami soke, Thierry Comont (de dos), Nagaoka senseï. Nguyen Thanh Thien © 2005

Dans le Temple d’Itsukushima, l’aire est sacrée. Plus sacrée encore est l’étude selon l’exemple des maîtres. À l’arrière plan à droite, je reconnais le soke du Hontaï Yoshin Ryu. Que d’efforts, que de leçons, que de temps depuis ! L’émotion me prend au souvenir de ce temps si vite révolu.

Sincèrement vôtre

Keiko - TV Japon 2005_24Nguyen Thanh Thien et Iwami soke, keiko sur le Tamukeyama. Photographie de Bruno de Hogues © 2005

J’ai toujours connu des difficultés dans les arts martiaux, les plus grandes émanant sans aucun doute des jaloux et des envieux. Souvent aussi, d’une incompréhension. Ce qui a toujours été ma bouée de sauvetage a été la sincérité de la leçon donnée par mon maître. Il n’a jamais donné un peu mais toujours beaucoup.

Quand je revois cette photographie, je reconnais deux sincérités face à face… et des mains. Nos mains sont des mains qui ont travaillé. Celles de mon maître ont connu le makiwara et la poignée du sabre. Les miennes ont saisi la veste de mes adversaires, le sabre et le bâton. Les mains disent la sincérité de la pratique. Elles témoignent que nous avons empoigné les mots, les directions, les conseils. Elles parlent de cals, d’ampoules et de courbatures.

Le premier geste d’Iwami soke quand je descendais de l’avion était d’examiner mes mains pour voir si j’avais étudié avec sincérité, autrement dit, beaucoup. Beaucoup comme lui-même me donnait beaucoup.