Qu’est-ce qu’une étude du sabre ?

DSC02434Photographie Nguyen Thanh Thien © 2018

Nguyen Thanh Thien : Une chose difficile à comprendre aujourd’hui est qu’on ait besoin d’une pratique d’une vie pour étudier une koryu. Aujourd’hui, tout le monde veut aller vite. Qu’est-ce qui peut être construit rapidement ? Et à l’opposé, qu’est-ce qui peut être construit avec lenteur ?

Iwami soke : Musashi employait le terme de Tanren. « Tan » signifie entraînement pendant mille jours. « Ren » signifie entraînement pendant dix mille jours.
Mille jours équivalent à trois ans.
Dix mille jours équivalent à dix ans.
Cette notion implique que nous ayons à nous exercer pendant toute notre vie.

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Sei, du cœur au sabre

PAR_8081Sei, sincérité calligraphie sur le monument dédié à Musashi devant le chateau de Kokura. Photographie Nguyen Thanh Thien © 2013

Nguyen Thanh Thiên : Est-ce que l’école est ouverte à tout le monde et quelles sont les conditions d’admission ?
Iwami soke : Oui, elle est ouverte à tout le monde et nous n’avons jamais refusé personne. L’enseignement de Musashi est un enseignement pour le Monde entier. Ici en Europe, si vous voulez apprendre cet enseignement, vous avez besoin de l’autorisation de Philippe (Nguyen Thanh Thien). Contactez Philippe, s’il vous plait.
Iwami soke
Interview DRAGON Janvier/Février 2005

Commentaire

Le caractère Sei, sincérité, gravé dans la pierre, fait partie de la devise de Musashi. Elle vient d’ailleurs en première position. Il s’agit de la 1ère disposition d’esprit ou de cœur qui autorise une personne à se présenter devant un maître pour recueillir son enseignement. Sans la sincérité, tous les efforts sont condamnés, voués à l’échec, sans espoir.
Je n’avais rien demandé et j’étais très surpris quand Iwami soke me nomma Responsable pour l’Europe. Je mesurais la charge, la responsabilité et le travail qui étaient attendus de moi. Je devais démontrer par ma pratique, par mon sabre, l’excellence de son enseignement. Je fis donc du sabre et que cela. Je n’étudiais pas le Japonais car j’avais peur de disperser mon énergie. Du sabre le matin, du sabre jusqu’au soir.
Quand je compris que les Européens voyaient d’un mauvais œil une direction française, qu’ils y mettaient un frein, je demandais à Iwami soke de me relever de cette charge. Ma sincérité allait à son enseignement, à l’étude du sabre de Musashi, et je n’avais que faire des susceptibilités nationales voire nationalistes. J’ai depuis organisé d’autres stages internationaux mais, ma sincérité allant à l’étude sérieuse, je me suis tenu assez rapidement à la France et à mes élèves.
Sei a conduit Musashi lui-même à ne pas exercer de charge officielle, à ne pas accepter de se vouer à un seigneur. Musashi s’est entièrement dévolu à son art et à sa transmission. Il faut savoir écarter les obstacles, s’éloigner des fols qui perdent le chemin de l’étude et astreindre le soi à cultiver le meilleur de soi-même et des autres.
Sei est aussi un enseignement technique. Toutefois, cette leçon de sabre n’est accessible que pour celui qui le vit d’abord en son cœur.

No passaran !

Aller à 3:15.

A la question du journaliste de la NHK, qui me demandait de définir en un mot Musashi, je répondais : « Il est vivant. » Devant sa surprise et son incompréhension, je continuais : « Il est vivant. Son art vit. Pas vivant le personnage mais il a recherché quelque chose qui vit. Son art vit. » Deux jours plus tard, un grand-maître d’une école de jo (bâton) vint me voir pour me féliciter. Il me dit : « Il faut cultiver l’énergie du vivant ! »

Aujourd’hui, face à l’actualité, j’entends ces mots : « Nos ennemis recherchent la mort. Ceci n’est pas notre culture européenne. Nous ne pouvons pas les surpasser quand nous recherchons la vie et eux la mort. » Je rappelle que les fascistes espagnols avaient pour devise : « Viva la muerte ! » et qu’ils ont été vaincus.

Je pense que ces esprits mortifères ne peuvent que perdre car en affaiblissant leur pays et leur peuple, ils se coupent de la génération d’énergie et de sa régénération. Là où ils se voudraient forts, ils ne font que se ruiner.

Athènes fut toujours plus puissante que Sparte.

Thierry Marx et son rapport à Musashi


Justement, les arts martiaux que vous pratiquez vous ont-ils appris quelque chose quant à la gestion du temps ?

Oui, qu’elle est essentielle. Un art martial n’est pas une succession de coups de pieds ou de poings, c’est une école de vie qui apprend la maîtrise du geste, de l’énergie personnelle et du temps. Il faut savoir ne pas agir trop tôt… ni trop tard ! La force des arts martiaux, dans un entraînement au quotidien, va permettre de gérer sa vie au mieux. Cela ne vous transformera pas en surhomme mais en une personne capable de s’adapter. Comme l’écrivait le philosophe et maître d’escrime du XVIIe siècle Miyamoto Musashi : « Ton pire ennemi est l’impatience, tu n’as pas de désir, ta grande force est ta loyauté, et ton règne c’est l’adaptabilité. » Pour arriver à cela, il faut entraîner le corps et l’esprit.

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Ne pas dévier de son chemin

Nguyen Thanh Thien : Les écoles anciennes, koryu, sont le sujet de quelques ouvrages spécialisés. Si ces livres apportent une certaine lumière, il semble difficile d’imaginer au sein d’une koryu et particulièrement la Hyoho Niten Ichi Ryu, une étude uniquement fondée sur l’écrit et en dehors de la direction avisée du Maître. Quelle est selon vous l’utilité pour un élève de recourir aux sources théoriques, historiques, universitaires ? Quelle importance attribuez-vous au rôle du Maître authentifié dans l’étude du sabre de Musashi ? Et plus généralement dans la Voie du Sabre ?

Iwami Toshio Harukatsu soke : Pour qu’un élève étudie efficacement les sources théoriques, historiques, et universitaires, il lui faut lire ces passages dans le Traité des Cinq Roues :

« Ceux qui veulent connaître ma tactique doivent obéir aux principes suivants selon lesquels ils peuvent pratiquer la Voie :
1. Eviter toutes pensées perverses.
2. Se forger dans la Voie en pratiquant soi-même (et non par le jeu des idées).
3. Embrasser tous les arts (et non se borner à un seul).
4. Connaître la Voie de chaque métier (et non se borner à celui que l’on exerce soi-même).
5. Savoir distinguer les avantages et les inconvénients de chaque chose.
6. En toutes choses s’habituer au jugement intuitif.
7. Connaître d’instinct ce que l’on ne voit pas.
8. Prêter attention aux moindres détails.
9. Ne rien faire d’inutile.
Avoir bien en tête tous ces principes généraux et ainsi s’exercer dans la Voie de la tactique. »

« Sur le chemin le plus long, on avance pas à pas. » Réfléchissez-y sans vous hâter.
Aujourd’hui vainquez le « moi » d’hier, et demain vainquez celui qui vous est inférieur, puis un autre jour vous vaincrez ceux qui vous sont supérieurs. Et faites attention de ne pas dévier de votre chemin. Si vous avez vaincu un adversaire quelconque et si vous l’avez fait contrairement aux principes, ce n’est pas la Voie véritable.
Forgez-vous par l’étude de mille jours, et polissez-vous par l’étude de dix mille jours. Vous devez y réfléchir. « Le maître est comme une aiguille et le disciple comme un fil. »

Des mains, des yeux, un corps et un esprit

Nguyen Thanh Thien : La Hyoho Niten Ichi Ryu est une école où il n’y a pas de compétition et le combat (au demeurant toujours formalisé) n’est pas recherché. Pourriez-vous nous éclairer sur les raisons de ce choix ?

Iwami Toshio Harukatsu soke : Comme je l’ai déjà dit tout à l’heure, on fait la répétition des seiho à travers trois niveaux, « shu, ha, ri. » Ensuite l’individualité de la personne va s’épanouir et même dans la répétition du même kata, il obtiendra une allure digne même sans prêter attention aux détails de la forme, grâce à cette liberté que permettent des mains, des yeux, un corps et un esprit répondant parfaitement aux exigences de sa volonté. A ce stade de transcendance physique et spirituelle, il n’y a plus de défaite, quelle que soit la voie dans laquelle on s’engage, qu’il s’agisse d’employer du personnel ou de gouverner un pays.

Au coeur de la sincérité

Nguyen Thanh Thien : Votre école a décidé de s’ouvrir à des Européens et vous-même, par votre maîtrise, soutenez leurs efforts. Le partage d’un tel patrimoine pouvant se révéler délicat à appréhender pour nous Occidentaux, que pensez-vous, face à cet écart culturel, pouvoir transmettre dans votre enseignement ?

Iwami Toshio Harukatsu soke : Le sens des seiho de Niten Ichi Ryu (le keiko) est : « Qu’elle soit simple attaque en pique ou simple attaque en coupe, mettez votre vie en jeu dans votre attaque quand vous piquez ou coupez. » Là se trouve l’authenticité de l’attaque en pique ou en coupe, sans distinction entre Orient et Occident, et là se trouve la sincérité du cœur.

Manier le sabre avec un seul bras est une pensée profonde

Nguyen Thanh Thien : Cher Kajiya soke, cher Grand-maître, qu’est-ce que Hyoho Niten Ichi Ryu?

Kajiya Takanori soke : Hyoho Niten Ichi Ryu est une école d’arts martiaux fondée par le fameux samouraï Miyamoto Musashi il y a environ 400 ans. Cette école est un Hyoho (Voie de stratégie / voie de réalisation spirituelle) qui fait un plein emploi du corps avec une arme, le sabre japonais dans notre école. Le Gorin no Sho, Livre des Cinq Anneaux, de Miyamoto Musashi est un traité d’art martial, logique et clair. Il constitue son héritage écrit. Lire la suite

L’entraînement se dit  » tanren « 

Nguyen Than Thiên : Une des manières de conserver la mémoire est de la fixer par écrit. Pouvez-vous nous dire si la mémoire historique, celle des faits et des gestes, de la Hyoho Niten Ichi Ryu a été transcrite et dans quelle mesure ces documents sont accessibles?
Maître IWAMI : Musashi a écrit le  » Traité des Cinq Roues  » pour laisser trace de la Voie de Hyoho, qu’il a atteinte et faite sienne après y avoir consacré toute sa vie. Ce qui est important, c’est de lire, et de relire, et de relire encore ce  » Traité des Cinq Roues « , jusqu’à faire vraiment sien le contenu de l’ouvrage. Et s’entraîner aux  » seiho  » (katas). L’entraînement se dit  » tanren  » en japonais. Dans son  » Traité des Cinq Roues « , Musashi a écrit que  » tan  » était l’entraînement de mille jours et  » ren « , l’entraînement de dix mille jours. C’est-à-dire que l’on doit s’efforcer à continuer le keiko ou l’entraînement, trois ans, dix ans, toute sa vie. Il a enseigné qu’il n’y a de vrai que le coeur sincère et la voie droite.