Nous n’avons pas peur

Je fais actuellement un cycle de conférences sur le thème « Art du sabre, paix intérieure, paix civile ». Je l’ai vécu comme une nécessité. Il me fallait dire publiquement que les arts martiaux par leur étude de la force et de son juste emploi s’oppose fondamentalement aux abus de violence, aux faux prétextes pour faire régner la terreur, pour se repaître de la crainte d’autrui.

L’attentat de Manchester hier fait suite aux attaques ici en France, mais aussi ailleurs en Europe et bien plus partout où des hommes désirent un pouvoir gorgé de sang.

Les arts martiaux ont conduit le Bouddha à comprendre la libération comme on sort d’une immobilisation, d’une contrainte faite à notre condition par notre ignorance même. Le karma est une leçon de guerrier qui énonce que nous devons vivre les conséquences de notre action comme autant d’ondes sur la surface de l’eau. Celui qui se plaît à la douleur d’autrui s’enchaîne aux liens de la douleur. Croyant s’en faire le maître, pensant servir la Cause des causes, il ne fait que s’aplatir devant son idole.

J’ai persévéré dans ce cycle de la parole sur les arts martiaux, soutenu par un public régulier et attaché au mieux-comprendre pour le mieux-vivre. J’espère faire ma part pour éteindre cette immonde incendie.

Le sabre enseigne ceci : « Nous n’avons pas peur. »

Après avoir introduit le sujet, j’aborde ensuite le 1er thème : Apprendre par le corps

Toujours aller de l’avant

Comme cette rivière, puissé-je toujours aller de l’avant comme cette rivière. Ainsi parle Maître Kong. Ce jour-là, j’invitais mes élèves à pousser le souffle comme cette eau qui coure. Ce n’est pas le travail habituel. Dans notre école, l’enseignement s’adapte aux élèves, aux circonstances, au jour.

Pour le Monde entier

Oympus-XA009.2x3.02Photographie de Nguyen Thanh Thien © 2017

Étudier le sabre de Musashi nous incite à un changement de perspective. Ce point de vue singulier nous invite à voir avec des yeux de samouraï, avec des yeux bridés, avec une vue qui vient de nos antipodes. Il est un voyage vers un regard venant d’un lointain ailleurs, d’un temps révolu.

Cette étude exige de nous un décentrement. Cependant, les maîtres japonais nous l’ont offert sans rien retenir en énonçant : « Le sabre de Musashi est pour le Monde entier. » Si nous entendons ces paroles, entendons-nous l’obligation qui nous est faite de l’accueil de l’étranger ? Cultivons-nous le respect qui lui est dû et quand bien même cet art du sabre nous devenait un jour familier, il faudrait que nous sachions lui conserver un parfum d’étrangeté qui résistât à une étude inlassable, nous murmurant : « Attends demain et tu en sauras plus. » Par attendre, nous devons comprendre : travailler toujours sans penser avoir épuisé le sujet.

Le regard des maîtres nous indique un devenir, celui qui transforme l’élève en maître, celui qui bouscule nos certitudes pour en faire des doutes et les doutes des études renouvelées. J’écoute et on m’explique des positions tranchées. Toutefois, je me réserve la possibilité d’interroger encore et encore. Si je tranche, c’est avec une infinie précaution, avec le sentiment de devoir imiter mes maîtres et d’agir pour le Monde entier, avec cœur.

 

Est possible ce que je n’ai pas encore prouvé impossible

DSC_5951Photographie de Suzuki Nagisa © 2017

J’entends : « C’est improbable ! » contré immédiatement par « Oui mais c’est possible ! »

Voyons ce que nous enseigne Miyamoto Musashi sur ces choix.

Improbable

Ces personnes ne connaissent pas l’histoire. Ces gens n’écoutent pas l’expérience. Si je devais ne me diriger que par cette boussole, je ne serai pas devenu l’élève de mes maîtres, je n’aurai pas reçu l’enseignement du 10e et du 11 soke de la Hyoho Niten Ichi Ryu. Musashi n’aurait pas vaincu seul le clan Yoshioka et défait sans aide et en un combat 60 membres de cette école de sabre qui l’attendaient en embuscade. A la Bataille de Gaugamèles, Alexandre le Grand opposa 40 000 soldats à 300 000 guerriers perses et l’emporta. La flotte coréenne à la Bataille de Myong-Yang avança 13 navires face à 333 bateaux japonais et vainquit son adversaire. Les arts martiaux ne tiennent pas compte de l’improbable. Nous ne rejetons jamais la plus faible probabilité sous peine de subir une cuisante défaite.

Possible

Le possible est le champ de notre étude. L’impossible est ce que nous éprouvons par notre art. Quand on me dit « C’est impossible », je me dois de le vérifier concrètement. Accepter qu’une chose soit impossible sans immédiatement le vérifier par l’expérience démontrerait un esprit servile, une attitude de laquais, une joie maculée à se coucher plus bas. Est possible ce que je n’ai pas encore prouvé impossible. Ceci est mon esprit combattant.

Dimanche

En homme de sabre, je ne tiens pas compte de l’ordre de l’improbable. Je considère le possible et je choisis la paix, la concorde, le progrès de l’homme. Ce que je ne veux pas dans le dojo, je ne le souhaite pas en dehors. Je rejette le fascisme.

Tora Tora

JKouid002Photographie de Nguyen Thanh Thiên © 2017

Je me souviens. Il est important de se souvenir car le souvenir ancre notre présence, notre actualité, dans une terre noire, riche, féconde, celle des espoirs conçus par des générations passées, par des esprits ambitieux pour leurs prochains, généreux pour leurs mioches. Je me souviens car je suis porté par mes maîtres au-delà de mes espérances.

Je me souviens de la première fois que j’ai vu une carte des fonds marins. Stupéfait, je découvrais que, sous une surface faite d’écumes et d’agitation, courent des bras puissants qui bousculent les océans d’un pôle à l’autre. Depuis, je regarde ce qui ne s’offre pas à la simple vue et qui pourtant nous écartèle et nous chavire, nous jette les uns vers les autres et nous pousse loin du soi et de l’autre.

Ce qu’on nomme technique, je l’entrevois comme une marée qui se lève à la rencontre de l’adversaire. Un flux, un élan, un souffle, que dis-je un vent !

Il faut avoir vu mes maîtres se jeter l’un vers l’autre, entiers, tranchants et pourtant pleins d’attention.