L’issue haute

DSC_9662Nguyen Thanh Thien, Nito Jodan. Photographie Nguyen Thanh Khiet © 2016

Je demandais à Imaï soke où diriger mon effort. Il me répondit : « Il faut aller au temple. » Je comprenais sa parole comme une invitation à trouver l’issue haute, celle qui nous ouvre au sommet de la montagne, celle qui nous fait embrasser l’horizon, celle qui nous met à portée de l’aigle.

Mon amie, Hiroko san, est une âme très sensible au monde de l’esprit. Elle me dit un jour : « Tu ne vas pas à l’église, tu vas faire keiko. »

Quand je prends le sabre en main, la flamme qui m’anime vaut celle du cierge. Elle reflète la lumière de mes maîtres et transperce les obscurités, celles de notre temps comme celles de l’égo.

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11e Yama Keiko

Le 11e Yama Keiko sera consacré au travail du souffle et de la posture. Avec le stage de perfectionnement au Unjo An (Corrèze), il est l’indispensable complément de nos cours hebdomadaires. Il est un moment pour que tous, nous nous réunissions et apprenions à faire vivre l’esprit de l’école, les anciens transmettant aux nouveaux, les dojos et les groupes d’étude échangeant leurs expériences. Il est aussi le moyen par lequel les maîtres ont su transmettre l’exigence, la volonté d’excellence, la plus haut niveau. Les enseignants aiment à s’y retrouver pour ensuite partager ce qu’ils y ont récolté. Comme l’avait dit Iwami soke : « Musashi est présent. »

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Hyoho, la Voie martiale

Au lendemain d’un attentat en France, on interpelle mes élèves :

Pourquoi faites-vous des arts martiaux en temps de paix ? Quel besoin avez-vous d’étudier de telles disciplines ?

Ma réponse :

Connaissez-vous ces disciplines pour en parler avec tant de certitudes ? Avez-vous étudié auprès des maîtres ou avez-vous regardé des films ?

L’art que j’étudie et que j’enseigne vise à la paix du plus profond de l’âme humaine, depuis ses lieux de violence intimes, depuis le cœur troublé aspirant à la lumière. L’art de mes maîtres trace le chemin le plus sûr vers un moment de paix, depuis le conflit, depuis la réalité qui constamment s’oppose à nos desseins. L’étudiant avance dans les pas des maîtres avec force, avec courage, avec intelligence et avec gentillesse. Grâce à l’adversité, il est sommé de produire le meilleur de soi et par l’intimité de la lutte il perçoit en l’autre le meilleur de soi.

L’art martial étudie les conditions et les causes de la paix depuis son opposé, le conflit. Parce que le terme est galvaudé et que notre étude est aujourd’hui assimilée à des techniques de contrainte par la violence, voir de soumission, il est temps d’opter pour un nouveau vocabulaire. L’art de nos maîtres doit être maintenant appelé « la Voie martiale ». Nous devons laisser tomber l’ancienne peau « l’art martial ». En cela, nous reprenons l’ajout de Hyoho qui fut accolé à « Niten Ichi Ryu », hyoho signifiant à la fois voie de stratégie et voie de progression spirituelle.

 

Bois et feu

DSC00242Photographie de Nguyen Thanh Thien © 2018

Le bois contient en essence le feu,
Et ce feu parfois renaît.
Pourquoi dire qu’il n’y réside pas,
Si le feu jaillit quand on fore le bois ?

Ngo Chan Luu
moine Thiên (zen en japonais), Vietnam 959-1011

Ce poème est une stance illustrant une réalisation spirituelle. Elle se fonde sur une expérience de la non dualité qui transcende l’opposition corps-esprit, inerte-animé, pouvoir matériel-pouvoir spirituel. Dans notre art du sabre, nous travaillons dans cette direction, sabre en main. En cela, nous suivons l’exemple des maîtres.

Qu’étudiez-vous chaque jour ?

Dans le peu qu’on lui donne, l’élève doit chercher le reste car on lui dévoile dès le premier cours l’essentiel. Il n’y a plus alors de place pour la plainte, l’insatisfaction, le retour en magasin. L’élève doit se contenter de peu car ce peu est fait de l’essentiel. Avec sagacité, il peut à ce moment reconnaître dans le fruit la promesse de l’arbre.

J’ai toujours été reconnaissant à mes maîtres pour le peu qu’il me donnaient. Parfois, ils me donnaient plus mais comme j’avais peu de temps pour tout étudier, je revenais rapidement à l’élémentaire, à la graine que j’examinais avant d’aborder la plante. La plante était pour moi du domaine de l’application, la graine celui de l’étude fondamentale.

Dans mon école de sabre, je reviens à Sassen. Ce fut la réponse à la question que posa Maître Ricard Pous-Cuberes à un maître de 80 ans : « Qu’étudiez-vous chaque jour ? » Le vieux maître de murmurer : « Sassen. »

Me contentant de peu, je suis plein de gratitude. Je n’ai pas besoin de calomnier les maîtres, les enseignants de seconde génération, les intermédiaires multiples. J’ai reçu un peu, un rien, juste le nécessaire. J’ai goûté au « Cela n’étant pas, ceci n’est pas. » Je n’ai pas besoin d’aller jusqu’à la condition suffisante : « Cela étant, ceci est. »

Je crois que le chemin vers la maîtrise passe par le nécessaire. Le chemin du consommateur, ce choix qui n’est pas le mien, réclame le suffisant, la recette miracle, l’imposition de main du maître charismatique. Pour moi, sur mon chemin, rien ne garantit que la leçon soit comprise, entendue, clairement perçue. À celle ou celui qui suit cette voie, il ne reste que le cheminement, l’effort de l’ascension, la possibilité d’une chute. Cependant, si j’agis ainsi, c’est parce que mes maîtres ont parcouru cette manière avant moi et qu’ils ont témoigné qu’elle mène à bon port, et puis parce que je ne suis pas consommateur, que je suis étudiant, que je tends vers les hauteurs.

Je vais vers l’exigence et je fuis la réclame.

Écouter avec une attention première

Quand le maître raconte une histoire, cette histoire dit quelque chose du moment,  de la difficulté de l’élève à ce moment, … et donc j’étais attentif à ce qui faisait que l’histoire à ce moment du cours était nécessaire. Tout d’un coup, le maître ne racontait pas l’histoire pour la 10e fois mais pour la première fois.

extrait de la conférence

Je suis Shinmen Musashi…

J’étudie l’enseignement d’Iwami soke (11e Grand-Maître) mon maître, comme lui-même étudiait la leçon du sien. Dans cette vidéo, vous pouvez nous voir face à face. Il y a aussi Kajiya soke (12e Grand-Maître). Cependant, je n’ai eu qu’un seul maître même si je dois dire qu’Imaï soke (10e Grand-Maître) m’a donné quelques leçons. Il était important pour lui que je puisse dire que j’ai été son élève aussi. Il m’avait invité au Japon après m’avoir examiné lors d’une rencontre à l’étranger.

Mon enseignement aujourd’hui est fondé sur les nombreux cours que j’ai reçus d’Imaï soke et d’Iwami soke. Comme le disait Maître Suzuki, le Maître de Thé de mon amie Madame Obha : « J’enseigne ce qui n’est pas confié aux livres. »

Le sabre comme accès au Monde

Par les voies et par les chemins, par l’itinéraire choisi, le geste et à sa suite, le sabre, ouvrent un accès au Monde, un réseau de routes. Par l’estoc, la taille et l’entaille, le sabre esquisse tant de sentes qu’il finit par dessiner une carte du Monde, sa représentation. Le geste devient à ce moment une source de connaissances. Il crée une manière d’intelligence qui serait ancienne, antérieure au symbole et au concept. Il accoucherait d’un actecept.