Par-delà le beau, la simplicité tranchante

PAR_5594Nguyen Thanh Thien dans le Dojo Zen du Unjo An 雲上庵, l’Ermitage au-dessus des Nuages.

Valérie de Berardinis : Vous avez commencé les arts martiaux à 9 ans avec le Judo. Après plus de quarante ans votre étude est toujours aussi exigeante. Où trouvez-vous cette force dans l’étude?

Nguyen Thanh Thiên : L’étude rend fort. C’est cela les arts martiaux. Je ne m’intéresse pas aux disputes, aux querelles, au buzz. Je ne cherche pas à être populaire, à critiquer un autre, à semer la discorde. Le keiko est tellement exigeant que je ne trouve pas le temps de me disperser. Je vous réponds sur le temps de ma pratique… Ceux qui critiquent reculent ; ceux qui étudient, indifférents aux appels des modes et des chapelles, avancent. Hier, j’ai perçu dans une technique de bâton le geste du batelier. J’ai hâte de retourner au dojo pour approfondir.

Valérie de Berardinis : Qu’elle est la part de l’esthétique dans une étude d’arts martiaux?

Nguyen Thanh Thiên : La production de l’humain porte une beauté en soi. Elle peut être trouvée dans les arts martiaux comme dans tous les autres arts. Je ne crois pas qu’il faille faire beau.

Il m’est arrivé de percevoir une admiration pour l’esthétique de mon geste. J’ai immédiatement sabordé ma technique car je ne souhaitais pas « faire le beau ». Il y a une lumière dans la vérité de l’instant et la beauté survient quand on n’y fait pas obstacle.

Il ne faut pas non plus flatter le goût de nos partisans car alors, on tombe dans le maniérisme. Il ne faut pas courir après l’approbation d’autrui. Je considère qu’un tel penchant est une réelle faillite ! L’esthétique est un fruit de l’effort ; elle accompagne l’effort bien dirigé, bien équilibré, bien intégré. Elle n’en est pas le but. La beauté témoigne de la qualité de notre effort. Elle est témoin de la maîtrise d’un adepte des arts martiaux. Elle dit la nécessité du retour au civil et notre attachement à la construction.

L’esthétique comme une mise en scène du beau n’a pas sa place dans le seiho. Le seiho vise à la simplicité, « l’extrême simplicité qui fend jusqu’au métal et à la pierre« , une simplicité qui fait des étincelles.

Quand on étudie le seiho, on n’étudie pas autre chose. La recherche du beau est autre chose. Si le sabre est beau, il ne fait pas le beau. Je recherche l’épure, au-delà du beau.

Valérie de Berardinis : Vous parlez souvent de sincérité d’une intention, d’un mouvement, qu’entendez-vous par là?

Nguyen Thanh Thiên : Je ne parle pas de sincérité d’une intention, d’un mouvement. Ce n’est pas une parole mais une recommandation. Je recommande à mes élèves d’y souscrire, d’y travailler, de s’y appliquer pendant le cours. Ce que j’entends est que vous avez besoin d’avancer dans cette direction ; ce que j’entends, je ne le vois pas encore. Il s’agit de directive d’enseignement, pas de proposition de discours. A vous de comprendre ce que j’attends, ce qui vous attend au bout de l’effort discipliné. Si j’en parle maintenant sur ce site internet, je détourne cette recommandation de sa fonction pédagogique. Elle cesse d’être alors une injonction à agir tout de suite, dans l’instant, et j’en fais un objet en soi, qui n’a plus à être plongé dans le courant de la leçon. Si j’en parle, je la tue.

Je ne discute jamais de la teneur d’un cours. Ce que je fais ou dis en classe appartient à la classe et plus encore, il appartient au moment où je l’énonce. Immédiatement, l’élève doit le mettre en application. Il ne faut pas attendre. Il faut cueillir. Carpe diem. Après, c’est toujours après.

Valérie de Berardinis : L’intention du sabre et donc du corps doit être tranchante. Intention qui est déjà dans le salut et que l’on doit exprimer dans le regard. Comment avoir ce regard sans terroriser l’autre ?

Nguyen Thanh Thiên : L’intention doit être exprimée par tous nos moyens, elle n’a pas de limite car elle envahit l’instant, elle vit dans le moment, elle périt à être reportée. Je vous recommande de combler vos faiblesses, donc d’exprimer par le regard. Cela ne signifie pas que « l’on doit exprimer dans le regard ». On doit l’exprimer à tout instant dès le salut, par le regard comme par le corps, par la marche comme par l’attitude, par le sabre comme par la garde. Il ne faut pas limiter l’intention. Penser que l’on va terroriser l’autre est un peu prétentieux… De plus, je n’ai jamais été terrorisé par la puissance des maîtres, par leur énergie, par leur combativité. Eux-mêmes n’ont jamais cherché à me faire peur. L’esprit de Musashi est plus élevé que cela ! Le sabre japonais est plus élevé que cela ! Ce qui me fait peur est la bêtise d’une personne, sa colère, son plaisir obscur qui jouit de la peur ou de la douleur de l’autre. Cette personne-là ne pénètre pas mon dojo. Dans mon dojo, ces considérations n’ont pas lieu d’être et la terreur n’a pas sa place.

Valérie de Berardinis est membre du Muashi Kenkyukaï France.

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