Les deux sabres et l’oiseau

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Kobokumeigekizu, par Musashi

Dans sa célèbre peinture animalière, Kobokumeigekizu, Musashi figure un oiseau de la famille des pies-grièches. Il s’agit du pie-grièche bucéphale, représentant au Japon de ce groupe qui comprend plusieurs espèces de par le monde.

Ce choix ne doit rien au hasard.

La grande particularité du comportement fascinant de ces petits oiseaux prédateurs, qui tiennent dans la paume de la main, est d’empaler dans la végétation les proies qu’ils capturent. Cette spécificité aura amené les ornithologues européens à nommer l’espèce présente en France le “pie-grièche écorcheur”.

Utilisant de concert leur bec acéré et les épines des buissons, les pies-grièches sont ainsi, sans doute, les seuls autres animaux à pratiquer l’école des deux sabres !

 

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Pie-grièche grise (Lanius excubitor) et sa proie de Marek Szczepanek

On pourra également trouver chez les pies-grièches une autre métaphore animalière de notre école, représentée par Musashi dans sa peinture. A l’affut, les pies-grièches doivent mobiliser toute la force de leurs orteils pour pouvoir se tenir à l’aplomb des tiges les plus hautes et les plus fines de la végétation.

 

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Pie-grièche bucéphale (Lanius bucephalus) de Greg Peterson

Au plan naturaliste, Kobokumeigekizu est un véritable chef-d’oeuvre, sans égal à l’époque où il fût peint.

Musashi ne pouvait pas bénéficier des outils modernes de l’observation naturaliste, nos jumelles et nos appareils photos. Il a pourtant su voir et représenter de manière parfaite les détails anatomiques les plus discrets de l’espèce, comme par exemple la minuscule tâche blanche que portent sur leur aile les pies-grièches bucéphales.

Des heures d’affut, dans l’immobilité totale pour ne pas effaroucher l’animal, auront été nécessaires pour distinguer ces traits qui, sans jumelles, ne peuvent être perçus qu’à quelques mètres de distance.

Des observations nombreuses lui auront en outre permis de connaître le comportement si particulier de cette espèce.

De plus, il est à souligner que Musashi a fait le choix de la représentation d’un animal vivant, là où ses contemporains occidentaux peignaient le plus souvent à partir de spécimens morts.

Enfin, devançant de plusieurs siècles l’émergence de l’éthologie et de l’écologie scientifique moderne, Musashi aura peint le pie-grièche bucéphale dans son environnement, allant jusqu’à évoquer son comportement et son régime alimentaire.

Des exécutions innombrables auront probablement été nécessaires pour produire la version définitive de l’œuvre. Son trait juste et son épure sont d’autant plus remarquables que ce tableau renferme une densité et une richesse documentaire extraordinaires.

Alexis Martin

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