Le masque et la lame

fleur pommier
Fleur de pommier

« Ayant passé la première phase de l’implantation, phase de l’engouement des années 1970-1990, le bouddhisme en France devrait maintenant passer une phase difficile, à la recherche de sa propre identité sans que celle-ci ne trahisse l’esprit originel du zen. Certes, ce serait une phase critique, mais absolument indispensable.

Maintenant, pourriez-vous me dire un mot sur ce qu’il en est des arts martiaux en France ? Vous dites que la Voie du sabre est arrivée en Europe depuis une centaine d’années … (non transcrit…). »

Le Voyage intérieur de Dogen,
interview de Yoko Orimo par Nguyen Thanh Thien pour le magazine Dragon 2009

Il m’a fallu quelques années pour revenir à cette question que m’avait posée à son tour  Yoko Orimo lors de notre interview. Il ne me semblait pas nécessaire d’y répondre moi-même car cette interrogation pouvait concerner tous les pratiquants et aussi parce qu’elle me semblait plus riche en restant une question ouverte.

Cependant, découvrant aujourd’hui l’inscription « non transcrit », je me vois interpelé et je me résous avec plaisir à y répondre.

10441057_1387807291510542_5637866804863528933_nKajiya soke, photographie Niten Chile © 2014

L’art du sabre est une technique, c’est évident. Mais justement parce que les évidences sont très souvent des obstacles à une véritable compréhension, je me dois d’aller plus loin dans mon étude, plus loin que le sens commun. Pour autant, la technique est bien ce qui rend le sabre clair, clairement utilisé, compris et maîtrisé. La coupe doit être franche, unique et décisive. L’estoc engage le corps entier, prolonge l’intention et puise au fond de notre sincérité. Ces deux mouvements fondamentaux touchent l’adversaire, l’ennemi et l’autre au cœur. Nous ne devons évoluer à la surface de la rencontre. Telle est le sens de ce qui ouvre les arts martiaux et les referme : le salut. L’inclinaison est un shomen (taille ou entaille verticale), le regard posé sur le vis-à-vis est un tsuki (pique). Ce geste dessine une forme, un rythme et une proportion, une relation comme une harmonique. Cette technique crée un sentiment de précision, de justesse et d’adaptation. Le corps ouvre alors à un esprit.

Keiko - TV Japon 2005_10Iwami soke, photographie Bruno de Hogues © 2005

Le sabre sort du fourreau lors d’un conflit, sinon il y dort. Ce réveil marque un temps où s’arrête le civil, un lieu où règne la possibilité de la mort. Il nous faut vaincre et survivre. L’entraînement nous y prépare. Le maître nous y attend. Cependant, nous ne devons pas sortir le sabre pour satisfaire de vaines ambitions. Un adepte du sabre qui ferait un usage ostentatoire de ses capacités se déconsidère. Une règle tant orientale qu’occidentale exige qu’une lame une fois tirée soit abreuvée de sang. Ainsi, nul n’envisagera d’agir avec légèreté. Le sabre qui témoignerait d’un art, et plus encore d’une Voie, tranche sans considérations pour les appétits mondains, sinon la lame dévierait immanquablement. Le geste droit requiert une attitude et un cœur droits. Ceci est une condition technique, simplement. Dogen écrivait qu’une personne revêtant un kesa parfume le lieu d’étude. Je dirais qu’il en est ainsi de cette même personne si elle devait empoigner un sabre avec le cœur du sabre.

Le piège est de pénétrer le dojo avec la détermination d’entrer dans un espace symbolique sans racine dans le réel, sans sueur, larmes et sang. Il faut regarder en face l’autre, sa mort comme la nôtre, sa vie comme la nôtre. L’adepte doit témoigner de la force de son entraînement, de son enracinement dans la maîtrise de ses aînés. Cependant, s’il devait le faire en empoisonnant son esprit ou celui de l’autre, en se réjouissant de la violence et de la douleur, en s’enorgueillissant, il hypothèquerait alors le voyage retour vers le civil et remettrait en question la validité de son engagement premier. Souvent le vainqueur oublie ce retour, pour lui-même et pour le vaincu. Victorieux, il ne ferait qu’engendrer un nouveau cycle de destruction. A ce moment, il lui faut impérativement recourir au discernement pour que les actes qui ruisselleraient du combat suivent une pente vers une mer de la tranquillité. Je le sais puisque fondamentalement, ni moi-même ni les autres survivants ne sommes sortis de la Guerre du Vietnam, définitivement. Nous l’avons tue et vivons avec. Il nous reste à revenir du conflit, sinon libres, du moins libérés.

PAR_7408Détail d’une peinture de Musashi

Le moment où nous comprenons l’inévitable retour au civil ouvre la vision de la gratuité de l’acte afin de couper les liens qui nous enchaînent. Nous sommes en 2015 et cela fera 40 ans que le 30 avril 1975, cette guerre prit fin, la mienne comme la leur, ceux dont la voix s’est éteinte. Dans l’instant de la coupe, nous devons agir au plus juste, sans pouvoir temporiser et reconsidérer tous les points de vue. Armé du sabre, je prends une résolution qui ouvre la porte à toutes les répercussions. Ce geste qui signe un moment crée des ondes qui traversent plusieurs générations et autant de mondes. La recherche d’un intérêt particulier serait à ce moment répugnant. Ceux qui n’ont pas connu la guerre en sont réduits aux phantasmes des films de genre, des jeux vidéos ou des récits de leurs aînés. Il faut savoir revenir du conflit et ce chemin commence par notre attitude pendant le combat.

Aujourd’hui, l’art martial est loin des visées du Bouddha. Il rebondit de saison en saison selon les modes de consommation des corps et des esprits. J’aime me rappeler que le Bouddha fut un guerrier formé à l’art de gouverner, de combattre et de survivre. Il dut étudier l’Arthasastra Veda, le traité majeur du gouvernement de l’Inde ancienne. Il savait tuer. La légende nous dit qu’il découvrit la condition misérable de l’homme lorsqu’il sortit de son palais. Je n’en crois rien – et j’inverserais la proposition -. Il comprit cette condition comme l’empereur Ashoka le fit, au terme d’un cheminement et non comme s’il eut été déniaisé subitement. De sa pénétration du réel naquit une vision singulière qui lui ouvrit l’Octuple Noble Sentier. Aujourd’hui, ici en Europe, certains consomment des leçons d’arts martiaux et d’autres les entendent. Ces deux attitudes ont toujours coexisté. Walpola Rahula ne disait-il pas qu’au temps même du Bouddha, il y avait peu de bouddhistes ?

La fonction première du sabre n’est pas de tuer ou mutiler mais de trancher le tissu d’illusions qui masque le véritable cœur des hommes.

Imai soke*

Imai Masayuki senseiImaï soke

Le détachement préconisé par Imaï soke marque la présence d’un grand adepte du sabre. Il requiert une extrême maîtrise du sabre car il ne faut pas blesser l’adversaire au visage. Ôter le masque au moyen du sabre est en termes de capacité bien supérieur à trancher une tête ou à laisser une cicatrice de son passage.

Je vois qu’en France coexistent plusieurs niveaux de pratique, de compréhension et de réalisation. De la même manière que le Bouddha répondait selon les capacités de son interlocuteur, de la même manière les arts martiaux sont saisis par les pratiquants selon leur aspiration et leur habileté. Il existe deux pratiques, l’une populaire et l’autre ascétique comme il y a dans la Sangha une orientation kammique et son vis-à-vis nibbanique. Une troisième possibilité que je qualifierais d’infernale serait la recherche de pouvoirs extraordinaires au sens littéral, quête qui a manifesté sa présence dès le temps du Bouddha. Je la qualifie ainsi car elle mènerait à la glorification du soi, qui de refuge deviendrait une geôle. Cette dernière inclinaison est devenue une tête de gondole pour nos disciplines, aujourd’hui.

J’évoque ici des voies alors que Walpola Rahula m’exhortait par : « Trop de discipline ! »

*Interview de José Carmona

L’enseignement du Bouddha, D’après les textes les plus anciens, Rahula Walpola, Points Sagesses, numéro 13

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