Le miroir des vertus ou la vertu du miroir

Il existe plusieurs manières d’écrire l’histoire de même qu’il y a de nombreuses narrations pour un même récit. On peut faire une histoire des dates, des personnages, des archives, des mouvements de fond, des ruptures ou des continuités, une légitimation du régnant comme une constitution d’une légitimité nouvelle. L’étude de ces choix et de ces procédés s’est constituée en une discipline, l’historiographie. Je l’ai découvert en abordant la civilisation chinoise. Nous étions en 1980 à Langues O’ et Mme Ellisseef nous disait d’une voix frêle et sans micro, « C’est mieux comme cela, n’est-ce pas ?« , que si aujourd’hui en Europe on valorisait la restitution la plus exacte d’une époque, en Chine ancienne, l’histoire avait pour but l’édification des consciences par la présentation des plus beaux exemples d’humanité. Je découvrais alors que la narration historique pouvait servir plusieurs princes et diverses maisons, grandes ou petites. Ainsi l’histoire de ma guerre, celle du Vietnam, déroulait un fil narratif différent selon qu’on soit Français, Vietnamien ou Américain, colonialiste, anticolonialiste, business friendly ou anti-capitaliste ou encore non-aligné.

Il était une fois un récit à commencer. Pour cela, montons le décor et créons les caractères. Choisissons la forme et définissons le genre. Il manque une chose pourtant avant d’avancer dans le récit. Que voulons-nous raconter, dans quel but, par quel moyen ? Dans les arts martiaux, l’exercice fondateur est la narration de la vie de l’ancêtre. Il est la source, voyons la rivière. Cette eau coule depuis un être vivant dans son époque, qui a lutté contre ses faiblesses intimes et qui, en amalgament ses forces en un concentré d’effort, a produit des résultats remarquables, au point de rassembler une communauté d’élèves et de constituer une école et une discipline. Notre histoire s’est alors attachée à une personne, en latin personna est la partie publique d’un individu. Nous n’en avons saisi ni le côté intime ni la toge du maître, son habit d’enseignant. A ce moment nous vient l’envie de reprendre le conte mais une autre figure émerge à chaque approche d’une face nouvelle du même individu.

La mode de notre temps et de notre lieu est au durcissement de la connaissance. On tente de créer une physique de l’étude de l’homme, d’instituer une primauté des faits, de chasser le subjectif par crainte de l’humaine erreur. La voie serait devenue une méthode, l’enseignant déterminé par son activité historique, son esprit une légende que les faits auraient pour tache de réduire à ses justes dimensions. On dit ses ratés ; on précise ses fautes ; on raconte la grandeur de l’homme ayant vaincu ses limites. Cette relation institue une histoire qui met en perspective le personnage dans son temps et réduit le mythe à des dates et à des récits que corroborent des témoignages.

Pourtant, je ressens les défauts de ce travail d’historien qui donne à penser la maîtrise au tout venant. Il nous met au plus près du maître quand le lecteur ne connaît pas encore sa place d’élève ni la distance qu’il a pour ambition de parcourir. Il perçoit des faiblesses qui lui font oublier les efforts à produire. Il examine des petitesses quand il devrait aspirer à l’élévation. Il risque alors d’oublier que travailler à devenir plus humain est un rêve, accessible, qui exige plus que la réalité, sa nécessaire transformation. Alors on peut concevoir l’urgence du conte, de la légende, celle d’une épopée qui porte et transporte au travers des obstacles, au-delà des pièges et des chausse-trappe, vers une plus grande maîtrise. Cela est aussi une réalité de l’apprentissage des arts martiaux.

Il était une fois des histoires d’un même fondateur, toutes justes et nécessaires chacune en leur temps, aucune plus propre et immaculée qu’une autre, belles d’une lutte incessante d’ombres et de lumières ; il était une fois des histoires qui s’adressent à tous, celles qui se murmurent et celles qui sont encore à raconter.

© Philippe Nguyen Thanh 2013

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