Avant-propos au Dokkodo

Le Dokkodo est une surprise. Il est court et lorsqu’on déroule le parchemin, le lecteur peut voir d’un seul coup d’œil les 19 recommandations de Musashi. Il s’agit d’un condensé, d’une précipitation, d’une réduction. Avec ses phrases réduites à nous éviter des peines et des impasses, Musashi peint un paysage fait d’épines et de chardons, de graviers et de rochers, pour mieux nous indiquer où attend la rose, où passe le chemin. Il ne dit rien de la Voie ; il tait sa manière ; il nous laisse entendre son silence.

Dans son ouvrage le plus célèbre, le Gorin no sho, Musashi explique longuement sa démarche, son école, ses choix. Il s’adresse à un élève et lui indique tout ce qu’il doit explorer, comprendre et unir en une unique pratique du sabre. Il compose 5 rouleaux qui font avancer l’étudiant vers une plus grande maîtrise de sa technique, vers un approfondissement de son intelligence de la Voie du sabre et de la Voie comme perfectionnement de l’homme. Avec le Dokkodo, Musashi lâche la main de l’élève et lui montre qu’il peut maintenant progresser seul et que la solitude est le chemin à parcourir.

A son lecteur, Musashi ne fournit que des recommandations négatives : ne pas, éviter, n’être jamais, n’avoir jamais, etc. Il peut écrire « Être impartial en tout » ce qui peut aussi se lire « Ne jamais prendre parti » ; ou encore « Se consacrer entièrement à la Voie sans même craindre la mort » qui peut devenir « Ne jamais craindre la mort pour se consacrer à la Voie » ; et enfin « Vénérer les bouddhas et divinités mais ne pas compter sur eux » revient à « Ne pas compter sur les bouddhas et les divinités mais les vénérer ».

A chaque ligne, l’auteur fait sauter un appui comme un artilleur ferait exploser chaque pilier d’un pont. La rivière sera traversée, quitte à nager pour atteindre l’autre rive. Musashi expose son élève à la difficulté, il le pousse à l’eau comme dans les seiho (exercices au sabre à pratiquer à deux) il expose l’homme de sabre au danger et lui demande de ne pas éviter la lame mais d’avancer sans altérer son esprit initial.

Avec le Dokkodo, Musashi a pris une hache et a détruit l’ouvrage.

L’élève a appris et maintenant il doit avancer sans bouddhas sans dieux, sans bien, sans rien qui s’oppose au courant de la Voie. Sa lecture pousse à la recherche solitaire.

J’ai commencé la rédaction des commentaires au Dokkodo lorsque j’ai compris que notre temps en lissait la lecture, qu’on passait dessus comme sur un texte moralisateur et rébarbatif. Je n’explique pas.

Un commentaire est une explication qui voyagerait à dos d’âne.

J’ai écrit comme je pratique. Je prends le sabre face à Iwami soke,  mon maître, et je vois son exécution de Sassen, le premier seiho. J’observe la technique dans sa manière de la vivre, chez l’homme de sabre qui fait le mieux vivre le sabre de Musashi, qui fait entendre sa leçon, qui le rend présent au moment de lui faire face. Je tente de percevoir les nuances de son rythme, le chatoiement des couleurs de son esprit, les variations de son cœur. Et je saisis le premier vers du Dokkodo comme je prends en main un sabre et je l’interroge. Comme au sabre, j’entends alors une réponse. Était-elle la mienne, celle de la lame ou celle du maître ?

La réponse vient, elle arrive ; peu importe d’où qu’elle vienne si elle est là. Surprenante, inattendue et désordonnée, elle donne le ton du jour, la direction du moment. Elle est liée à l’instant de son recueillement. Elle s’exprime chez le solitaire et pour lui mais elle se partage car tel est le sens d’un enseignement qu’il vient à l’un par le précédant et pour le suivant.

Je n’ai pas procédé systématiquement. J’ai voulu réunir mes lectures du Dokkodo en suivant leur manière ensauvagée de se présenter. Passant d’un commentaire au suivant, j’ai traversé le ruisseau sautant sur une pierre puis l’autre, tout au plaisir de découvrir quel jeu me proposait le gué ce jour.

Ainsi j’avance solitaire face à la montagne, posant les pieds là où le chemin se laisse deviner.

Lire plus : Le Dokkodo de Musashi

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