L’actecept geste le Monde

Je pense qu’au-delà de l’action comme moyen d’atteindre un but, le geste que nous esquissons crée un chemin vers l’objet ou l’être qui nous fait face et que nos gestes sont autant de chemins qui dessinent une carte du Monde. Les mouvements du corps ne sont pas équivalents entre eux. Le lever de bras n’est pas identique d’un art martial à l’autre. Selon qu’il s’appuie sur l’épaule, le bassin ou les pieds, il organise le corps et l’espace différemment. Selon l’amplitude choisie, il dit le territoire qui est nôtre et celui qui est à l’autre. Le geste structure l’espace et crée un champ. À creux de ce champ, gisent des difficultés que l’élève doit ramasser et étudier. Mais il ne doit pas les jeter au loin car elles sont le rébus qui donne la leçon. Je pense que les hommes lointains qui ne connurent pas le concept et, en un temps, pas encore le symbole, durent recourir au minimum qui est le corps comme premier outil d’investigation du monde. Sous cet angle, nous vivons sur le même palier. Charles Malamoud écrivit Lokapakti, Cuire le Monde en lui donnant pour sous-titre Rite et pensée dans l’Inde ancienne comme pendant au fameux Mythe et pensée chez les Grecs. Études de psychologie historique de Jean-Pierre Vernant. Il désirait montrer que la pensée sous d’autres latitudes naissaient non pas de mythes mais des actes même des Dieux, que la geste des dieux en Inde naissait de leurs gestes même. Il déplaçait le lieu de production de la pensée pour la situer non pas dans la mise en texte mais dans la mise en actes, non pas dans la conception mais dans la gest-ation. La distance entre la Grèce et l’Inde pouvait s’énoncer ainsi sous le rapport qu’esquissait Charles Malamoud et son ami Vernant de la même question : «Comment est produite la pensée ?» ou plus précisément «De quel lieu naît la pensée ?» Je tombais plus tard sur la notion de percept qu’introduisit Deleuze qui serait une perception du monde qui le structure et le définit au moment où est reçue la perception de celui-ci. Pour ma part, je vis qu’avant la perception vient le geste qui agit et perçoit en un même temps et que le geste naît de l’intention sans qu’il puisse y avoir un délai entre les deux. La perception qui viendrait à la suite du geste serait comme l’écho d’un chant, affaibli et distordu. J’aimerai voir un acte-cept qui structurerait le monde aux côtés du percept et du concept. Je ne peux me résigner à voir la pensée humaine s’échouer sur la rive du concept avec un panneau planté dans le sable, terminus de l’aventure des humains.

Avant-propos de Nguyen Thanh Thien, in Le champ des arts martiaux; la scène du sacrifice. Propos croisés sur des formes de rituels dans le monde sino-japonais et dans l’Inde. Charles Malamoud et Nguyen Thanh Thiên, 2013, pp.16-17

Suivre le geste de Musashi nous fait entrer dans sa représentation du Monde.

L’actecept

Les arts martiaux sont les représentants d’une ancienne forme de connaissance et d’accès au monde, d’un temps où seul le corps était accessible comme instrument et lieu de savoir. Le geste martial ouvre à une intelligence singulière dont témoigne aussi la spiritualité extrême-orientale.

Le tranchant de l’esprit, 3e partie

Cycle de conférences « Art du sabre, paix intérieure, paix civile »

Much Ado About Nothing

branchelierreLa manière de se tenir seul ou Dokkodo.
Photographie de Nguyen Thanh Thien ©2017

D’abord vous devez apprendre le kokoro, le cœur. Si vous ne comprenez pas le kokoro, alors ne prenez pas votre sabre. Autrefois, l’élève apprenait d’abord dans le dojo les techniques avec un seul sabre, Ito. Aujourd’hui au dojo, des techniques de Ito, nous étudions 7 techniques, pas une de plus. Les techniques avec deux sabres, Nito, étaient okuden, secrètes ; le Maître ne les enseignait pas dans le dojo mais en privé. Depuis peu, les techniques Nito sont dévoilées dans le dojo et sont exhibées en démonstration publique. Il y a quelques années, j’ai fait la rencontre de Philippe (Nguyen Thanh Thien). Je lui ai donné et lui donne le keiko, entraînement, au Japon. Grâce aux nombreux keiko qu’il a reçus, nous avons pu cette année organiser un stage ici en France.

Iwami Toshio soke, 2005

C’est parce que j’ai fait keiko avec Iwami soke que j’ai pu connaître son exemple. Par son exemple, j’ai lu dans son corps et son esprit la lettre de Musashi, la forme que prenait son esprit à l’encre de sa sueur, de sa salive, de son sang. Par la forme de son esprit inscrit dans l’espace du keiko, j’ai reçu l’empreinte de son cœur. Par la connaissance de ce cœur, je sais quand je dois prendre le sabre et quand je dois m’abstenir. Par mon silence et mon absence, je dis ce que je réprouve. Par ma présence et mon soutien, je dis mon adhésion. Je ne trouve donc pas de place pour l’agitation et la dispute et je peux faire keiko à l’exemple de mon maître.

Depuis tant d’années, je suis sa leçon.

Trancher jusqu’au temps lui-même

 

Le tranchant de l’esprit conçoit le geste à l’intérieur même de l’instant, quand la particule de temps en est réduite à ne présenter qu’une seule face.

Le tranchant de l’esprit, 2e partie

Cycle de conférences « Art du sabre, paix intérieure, paix civile »

Musashi Trek & 10e Yama Keiko

20170713_093235Photographie de Corine B. ©2017

Nous venons de terminer une grande aventure où les étudiants du sabre de Musashi ont gravi des montagnes, passé des cols et longé des lacs à l’eau transparente, emportant leurs sabres avec eux. Ce fut dur, parfois âpre, froid par moments, chaleureux souvent.

J’avais prévenu :

Vous avez un an pour vous préparer. Ce sera difficile.

La montée dès le village a annoncé la couleur. La pente a corrigé ceux qui s’étaient insuffisamment préparés. Les autres ont souffert. Ensemble, nous avons passé l’épreuve. Puis la longue crête vers le col nous a fait connaître l’effort patient, elle nous a sollicités jusqu’au bout de notre résolution sans l’entamer. Au col, le vent, le froid et la pluie nous firent un accueil glacial. Mais comme nous passions dans la Vallée de Bastan, le ciel clément nous a récompensés d’une vue plongeante sur le Lac de l’Oule. Une suite de lacs ont enchanté nos yeux et l’arrivée au refuge a soulagé bien des muscles fatigués. Une courte sieste après, gaillardement, nous avons pris nos bokkens pour un keiko d’altitude d’une heure trente. Il fallut bien nous arrêter car l’heure du repas du soir sonnait et une garbure nous attendait à la table du Refuge de Bastan. En fin de soirée, nous improvisâmes un festival de chants lyriques autant que montagnards. Puis nous glissâmes avec ravissement sous les couvertures.

Les 3 jours du Musashi Trek s’enchainèrent sans répit, avec un enthousiasme grandissant. Les keikos au bord des lacs ont laissé un souvenir puissant.

20170713_091500Photographie de Siegfried L. ©2017

Un jour de repos, puis ce fut le 10e Yama Keiko. D’un côté de la frontière à l’autre, nous nous sommes exercés à l’art si exigeant de Miyamoto Musashi aux lieux mêmes où Iwami soke s’était exclamé :

Musashi est présent !

Tant de fois nous avons senti sa présence. Au pied de parois de mille mètres, la pierre a lié sa force au sabre.

20170715_100313Photographie de Siegfried L. ©2017

Chaque jour, j’ai corrigé mes élèves. Chaque jour, j’étais inspiré par la fidélité à mon maître.

La tradition s’accomplit par la fidélité.

Emprunter le tranchant

A quoi empruntons-nous le tranchant ? Au métal ou à l’esprit ? Devant quelle limite s’incline notre capacité à trancher ? Que tranchons-nous ? Une image ou un être vivant ? Telles sont les questions soulevées par la pratique de notre école.

Le tranchant de l’esprit, 1ère partie

Cycle de conférences « Art du sabre, paix intérieure, paix civile »

Ecole des 2 sabres, présentation

Présentation de l’école des 2 sabres lors du Gala des Arts martiaux de Saint-Brice 2017.

Le texte a servi de base au présentateur Olivier Di Mascio, DJ et élève de Maître Badang. Il l’a allégé et adapté à ce qui se passait sur le tatami. Merci à lui pour sa clarté et la pertinence de ses interventions.

Merci aussi à mes élèves pour la sincérité de leur engagement.

Tout le monde connaît le sabre japonais ou kenjutsu. Nous l’avons vu dans les films de samouraï, les films d’animation, les mangas, les jeux vidéos. Tout le monde l’a déjà vu mais peu savent que le kenjutsu est étudié à Saint-Brice depuis 2004. Le Grand-maître Iwami soke est venu ici-même, invité par Nguyen senseï, dans cette salle du Gymnase Lionel-Terray pour un stage en 2004. Il est revenu en 2005 à Lionel-Terray et 2011 au Gymnase de Nézant. Il a même participé au Festival des Arts martiaux de Paris-Bercy en 2011.

L’an dernier, nous vous avons présenté les techniques de sabre de Miyamoto Musashi, considéré comme le plus grand samouraï du Japon : le simple sabre Itto, le petit sabre Kodachi et le double sabre Nito. Cette année, nous vous présentons l’esprit de notre école Niten. Lire la suite

Kenjutsu 2017

En 2016, nous avions montré les seiho de notre école. Cette année, pour ne pas faire dans une surenchère spectaculaire, nous avons préféré montrer un cours tel que nous le vivons avec parfois nos originalités. Le vrai secret est le travail régulier bien dirigé. C’est bien ce que démontrent les pratiquants devant le public de Saint-Brice.

Images de Sylvain P.
Gala des Arts martiaux de Saint-Brice sous Forêt, France
10 juin 2017